Peut-on encore apprécier la nudité dans un monde qui l’exploite ?

Tout d’abord, un peu de transparence.

En plus d’écrire des chroniques ici, je chapeaute le contenu du petit frère un peu polisson d’URBANIA, Ballecourbe.ca, et comme tous les médias sportifs, nous avons fait du capital sur le dévoilement des photos osées d’Eugenie Bouchard pour l’édition maillot du magazine Sports Illustrated.

Voilà, c’est dit.

Maintenant, permettez-moi de mettre en mots mon dilemme par rapport à ce genre de contenu qui, n’ayons pas peur de le dire, fait vivre de nombreux sites à petite et grande échelle.

Faire de la pub avec des corps idéalisés et dénudés, c’est tristement commun.

C’est que voyez-vous, je suis moi-même pris dans un piège par rapport à ça.

D’un côté, la position sensée, rationnelle et conséquente de l’évolution que l’on souhaite pour notre société dicterait qu’on s’oppose à ces méthodes très banalisées d’objectification du corps de la femme.

Vendre des magazines, de la pub et pas mal n’importe quoi avec des corps idéalisés et dénudés, c’est tristement trop commun. Acquis comme une façon efficace pour «faire du chiffre» sans trop se casser la tête.

C’est vrai dans le cas du Sports Illustrated, mais c’est aussi vrai dans le cas d’un nombre incalculable de publications qui ont à peu près toutes en commun la même fascination pour les seins des femmes et les corps normalisés au possible.

C’est redondant, décevant et on souhaite être ailleurs en tant que société.

Ça, c’est la position noble, celle que j’entends dans ma tête quand je prends un petit deux minutes pour réfléchir et celle que je vais partager à ma fille quand elle aura l’âge de me poser des questions sur son corps et le regard des autres.

C’est plus fort que moi, une femme qui cache ses seins avec ses mains je trouve ça sexy.

Mais, il y a aussi la voix de l’adolescent en moi qui, nourri par l’iconographie des années 90, les faux seins de Pamela Anderson et le dévoilement-choc de Demi Moore dans le film Striptease, manifeste son plaisir de voir des femmes dans des positions suggestives.

J’ai beau prendre le temps de réfléchir et d’opposer mes principes à cette forme d’exploitation du corps, c’est plus fort que moi, une femme qui cache ses seins avec ses mains je trouve ça sexy.

Embarque alors un sentiment de culpabilité.

Bête comme ça, même en pleine conscience du fait que le sein ne devrait pas être sexualisé, car sa fonction est nourricière d’abord et avant tout.

Embarque alors un sentiment de culpabilité. Dans un lieu privé, ça ne pose pas problème. Quand une femme me fait l’honneur de me montrer son intimité, je suis heureux et émoustillé. C’est consentant, tout baigne et j’ose croire qu’elle retire un certain plaisir à me voir captivé par sa nudité.

Mais sur la place publique, là où les idées collectives devraient servir à l’acceptation uniforme de tout un chacun, on fait quoi avec ce désir alimenté par une pratique répréhensible?

Il y a la ligne dure: affirmer haut et fort qu’on est au-dessus de ça “s’émoustiller devant des corps idéalisés”. Mais, je ne l’achète pas cette ligne. C’est extrêmement difficile de complètement réduire au silence l’ado en moi qui a vécu ses premiers fantasmes en regardant des femmes nues à la télé et qui pesait sur pause d’un film en VHS pour revivre les scènes plus croustillantes.

Ce qui me désole le plus c’est les commentaires que je lis sous des publications. #slutshaming

On peut aussi tenter de s’expliquer la chose et se dire que les femmes sont conscientes de ce qu’elles font et du pouvoir de la sexualité dans notre relation à la pub et à la consommation. Ceci dit, ça ne rend pas le système moins répréhensible, même si certaines gagnent bien leur vie avec ça.

Qui plus est, ce qui me désole le plus c’est les commentaires que je lis sous des publications comme celles montrant les photos d’Eugenie Bouchard.

Sortons le catalogue de mot-clic au grand complet, #slutshaming et tous les autres en plus des jokes de mononc à la radio. C’est vraiment déplorable et ma culpabilité augmente parce que mon plaisir de voir n’est pas si loin que le plaisir de certains à commenter de façon aussi réductrice.

Après tout, on apprécie la même chose – c’est-à-dire la nudité féminine.

J’ose croire que je le fais avec un peu plus de respect, mais j’ai aussi un peu peur de la petite voix en moi qui est sûrement aussi grasse et mal avisée que celles des gens qui ne s’enfargent pas dans les politesses pour exprimer leur appréciation (ou pire encore, partager des photos de leur pénis sans avertissement).

Quand je vous parlais d’un piège plus tôt, il est ici.

Ce n’est mal d’être excité par une femme qui dénude ses seins, mais c’est mal de la réduire à un objet de désir.

Je n’aime pas du tout voir, entendre et lire les réactions à la suite du dévoilement d’un magazine comme l’édition maillot du Sports Illustrated. Ça me dégoûte, souvent, de voir tout le chemin qu’il reste à faire avant d’atteindre une certaine forme de respect et d’égalité des sexes dans leur représentation. Mais, je dois admettre que je les trouve jolies les photos, même si on confond macramé et maillot de bain dans le cas de Kate Upton en couverture.

Le piège, c’est d’alimenter d’une certaine façon un système qui me dégoûte et pire encore, ressentir une certaine forme de plaisir malgré tout devant ces photos homogènes, #whitewashées et réductrices.

Je n’ai pas de solutions, sauf en parler honnêtement. Je ne crois pas que c’est mal d’être excité par une femme qui dénude ses seins, par exemple, mais c’est mal de la réduire à un objet de désir.

La ligne est mince, mais claire quand on prend le temps d’y réfléchir.

Mais la culpabilité d’aimer ça, malgré tout, est tenace.

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: «Le bouton refresh ruine ma relation à l’autre».

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