Amélie Tourageau

L’éloge de l’ennui

Passer ses étés d’enfance à se tourner les pouces, pour le plus grand plaisir.

J’utilise rarement Google Street View. Ça m’arrive des fois tard le soir, un peu pompette et rêvasseuse, quand je me demande à quoi ressemble Haworth, le village natal des sœurs Brontë. Ou juste avant un voyage, quand j’essaie de trouver des repères autour de mon hôtel.

Mais une fois tous les quatre ou cinq mois, je retourne virtuellement sur la rue Lechasseur, à Sainte-Foy, où j’ai grandi. Je constate que la piscine creusée de l’ancien immeuble à logements où j’habitais a disparu. Que le revêtement du bloc voisin a été refait. Je longe la courbe de la rue et je descends, j’emprunte la rue de la Forest, je passe devant le petit centre d’achats et je songe à toutes les gommes Bazooka achetées au dépanneur (maintenant devenu un local vide à louer). Je « marche » encore un peu et, arrivée au coin du chemin Saint-Louis, je tourne à droite.

À huit ans, pour moi, l’ennui, c’était demander l’heure à la madame du téléphone.

Et là, d’un coup, je me retrouve en 1988. Je vois le spectre d’une cabine téléphonique solitaire sur le bord du chemin, aujourd’hui disparue (la modernité, tsé). Le téléphone est tout noir : pas de petit écran lumineux, juste une fente pour les « 30 sous » et un clavier. J’ai huit ans à nouveau. On est en juillet. J’entre en troisième année à l’automne, mais estik que je ne pense pas à ça en ce moment. Ma mère travaille au CHUL et une gardienne est assise dans le salon. Elle écoute Top Gun à Super Écran en parlant au téléphone avec une amie. Je me suis levée tard (9 h !), j’ai déjeuné aux Lucky Charms (extra-guimauves) et j’ai lu (des Yoko Tsuno).

Qu’est-ce que je pourrais faire, maintenant ? Je laisse la question s’étirer lentement, paresseusement, une mèche de cheveux entortillée autour du doigt en écoutant la gardienne jaser. Je n’ai rien à faire. C’est pas grave… Je sors. Je marche jusqu’à la cabine téléphonique. Je fouille dans mes poches : pas de 25 sous, mais quatre des cinq gommes que j’ai achetées hier quand j’en avais un. Je décroche le combiné et je compose le zéro. Une téléphoniste répond.

« Oui allô, est-ce que je pourrais avoir l’heure, s’il vous plaît ? » demande-je.

« Il est 11 h 14 », répond-elle sur un ton morne.

Je la remercie avant de raccrocher et de retourner flâner dans le quartier. Dans 20 minutes, j’appellerai de nouveau. Et encore 20 minutes plus tard. À huit ans, pour moi, l’ennui, c’était demander l’heure à la madame du téléphone.

UNE NON-ACTIVITÉ BÉNÉFIQUE

Je ne le savais pas à l’époque, mais en niaisant de la sorte, je développais des qualités importantes. Selon bien des experts, l’ennui encourage l’autonomie, la créativité et l’apprivoisement de la solitude.

« Ce n’est pas l’ennui, mais ce qui suit l’ennui qui est important. Les idées géniales émergent quand l’esprit est libre. C’est un temps qui est bénéfique », explique Nadia Gagnier, psychologue, auteure et conférencière spécialisée en enfance.

« Il suffit de diversifier la façon dont ils usent de leur temps libre. Trouver l’équilibre, c’est une sorte d’hygiène mentale. On ne veut pas interdire les écrans, mais bien expliquer pourquoi. » — Nadia Gagnier, psychologue

C’est quand il n’a rien à faire qu’un enfant puise dans son imagination pour trouver des distractions. Un exercice qui peut l’aider à mettre le doigt sur ses intérêts à lui (plutôt que ceux de ses amis). La chercheuse anglaise Teresa Belton, qui étudie le lien entre ennui et créativité depuis une vingtaine d’années, a d’ailleurs interviewé de nombreux artistes et scientifiques qui attribuent partiellement leur succès aux journées plates de leur enfance.

On pourrait croire qu’avec l’omniprésence des écrans — et le divertissement infini qu’ils procurent —, les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas l’ennui. Mais selon Nadia Gagnier, c’est encore possible de le provoquer.

En fait, le frein au tournage de pouces viendrait peut-être des parents, lesquels le perçoivent comme du temps perdu qui aurait dû être rentabilisé, selon Teresa Belton. Ce malaise serait ensuite transmis aux enfants, provoquant chez eux une certaine peur de ne rien faire.

Comment ramener un peu d’oisiveté dans les journées bien remplies des petits ? La Dre Gagnier propose quelques pistes de solution : les parents peuvent utiliser les plages de temps réservées aux activités en famille pour que chacun fasse une activité de son côté.

Elle suggère également de créer avec l’enfant un catalogue des activités qu’il aime faire seul. Comme ça, la prochaine fois qu’il s’ennuiera, il aura déjà une banque d’idées de choses à faire.

ÇA PLANE POUR MOI

Du haut de mes vénérables 38 ans, je peux aisément constater que je possède les qualités attribuées à la « pratique » de l’ennui. Je suis créative et autonome, et la solitude ne m’angoisse pas. Je dois aussi au désœuvrement de mes étés d’enfant une certaine patience, une propension à la contemplation et, surtout, la capacité de ne faire aucun compromis quant au temps que je réserve pour moi-même.

C’est pourquoi, 30 ans plus tard, je retourne encore à cette cabine téléphonique au moyen de mon ordinateur. Pour moi, c’était le bout du monde de mon ennui. Ma dernière tentative de nourrir une précieuse solitude enfantine. Cette cabine téléphonique m’a tout appris sur le doux farniente, puisqu’à huit ans, quand je m’ennuyais, j’écoutais le temps passer.

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