Le chirurgien plastique Daniel Borsuk : Le saint du visage

Mon travail, c’est la combinaison des compétences d’un artiste, d’un scientifique et d’un technicien

Il fut une époque où les reconstructions faciales laissaient des cicatrices apparentes. C’était avant l’apport d’un Montréalais, Daniel Borsuk. Le chirurgien plastique a révolutionné la pratique en participant à la mise au point d’une nouvelle technique : la chirurgie virtuelle. Celle-ci s’appuie sur l’impression de prothèses 3D à partir desquelles on sculpte les pièces manquantes à même les os des patients. Portrait d’un pionnier consulté par les experts de partout dans le monde (et qui, on le répète: UTILISE DES IMPRIMANTES 3D).

TEXTE JEAN-PHILIPPE PLEAU
PHOTOS FÉLIX RENAUD

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire, disponible sur notre boutique en ligne.

À URBANIA, on n’est pas des voyeurs, mais des gens curieux. Quel est l’ABC d’une reconstruction faciale sans cicatrice?

D’abord, il faut garder en tête que dans une société comme la nôtre, l’identité d’une personne passe beaucoup par le visage. On n’a qu’à penser à Facebook et à l’attention considérable qu’on accorde à s’y représenter à notre avantage, en photo. Dans un tel contexte, la pertinence d’interventions comme celles que je pratique devient très grande pour des gens qui souffrent de l’état de leur visage.

«Si je pouvais faire de la magie, quel serait votre souhait concernant votre visage?»

Les raisons pour lesquelles les gens concernés par ces services viennent me consulter varient bien sûr d’une personne à l’autre, mais souvent, c’est la douleur morale, ainsi que la douleur physique, qui les poussent à recourir à la chirurgie plastique — voire à une reconstruction faciale, dans les cas plus lourds.

La question que je leur pose est chaque fois la même: «Si je pouvais faire de la magie, quel serait votre souhait concernant votre visage?» Et leur réponse est, elle aussi, chaque fois identique: «Un visage comme avant, sans cicatrice, sans douleur.»

Par la suite, les gens me racontent l’histoire derrière les événements qui ont engendré les blessures. De mon côté, j’effectue des scans, je collige l’information nécessaire quant à leurs demandes esthétiques et, par la suite, je leur propose un second rendez-vous, au cours duquel je leur arrive avec un plan détaillé de la chirurgie proposée. Je travaille un peu comme un architecte. En fait, je dirais même que globalement, mon travail, c’est la combinaison des compétences d’un artiste, d’un scientifique et d’un technicien.

Vous comptez parmi vos clients des victimes d’attaque de chiens. Alors, pour reprendre un thème important de l’année qui vient de passer, si je vous dis «pitbull»…?

La seule chose que je me permettrai de dire, c’est que ça représente un débat de société auquel il faudrait accorder une importance majeure. Souvent, c’est moi qui procède aux reconstructions faciales des enfants attaqués par les pitbulls. Alors, ça peut vous donner une idée du point de vue très particulier que ça me donne sur ce sujet délicat…

Y a-t-il plusieurs types de chirurgie qui s’offrent aux patients?

Oui. Il y a notamment la chirurgie dite classique, qu’on appelle la microchirurgie et qui laisse des cicatrices dans le visage. Mais la nouveauté depuis quelques années, c’est ce qu’on appelle la chirurgie virtuelle, au cours de laquelle le chirurgien plastique est grandement aidé par les nouvelles technologies.

Par exemple, on peut réaliser l’impression de prothèses 3D, qu’on utilisera comme modèle à suivre pendant la chirurgie. Pour y arriver, il suffit de reproduire en 3D le visage du patient sur ordinateur (grâce à des logiciels conçus par Steve Jobs et utilisés par Pixar pour leurs films d’animation), de mouler ensuite virtuellement la ou les parties à combler (en faisant une copie miroir, par exemple, de l’autre moitié du visage — si elle n’est pas atteinte) et de s’assurer que le tout correspond à l’effet esthétique recherché. Puis, on clique: l’impression du modèle est alors lancée! C’est assez simple, malgré tout.

L’idée, c’est de réaliser la sculpture de la partie manquante à partir d’un os.

Je pense qu’on n’a pas nécessairement la même définition de la simplicité!

La suite se complique un peu, tout de même. La prothèse (une pommette, par exemple) constitue, oui, un modèle pour guider le chirurgien pendant l’intervention, mais étant faite de matériel stéréolithographique, elle est non implantable. Il suffit alors de sculpter la partie manquante à partir d’un os du patient, en se fiant à la prothèse imprimée. Quelques options s’offrent alors: le péroné, l’omoplate ou encore le bassin.

En sculptant la pièce manquante à partir de l’os du bassin, l’avantage est considérable: la cicatrice est généralement cachée par les vêtements, et même si vous souhaitez porter un g-string l’été, à la plage, elle sera cachée, car elle se trouvera dans l’aine! [NDLR : Un g-string à la plage? Audacieux!]

Cela dit, l’idée, c’est de réaliser la sculpture de la partie manquante à partir d’un os qui est vascularisé — c’est-à-dire qui contient une artère et une veine, ce qui diminue les risques de rejets —, de manière à ce qu’on puisse ensuite rattacher la «sculpture» dans le visage en la branchant sur l’artère et la veine faciale à l’intérieur de la joue, sur le mandibule (anciennement appelé le maxillaire inférieur). Et le gros avantage, c’est que cette intervention ne laisse aucune cicatrice.

Au fait, comment dois-je procéder, selon vous, pour en arriver à ne laisser aucune cicatrice?

Vous avez parlé de magie, plus tôt. Donc, hum… par magie?

Haha ! Non. En fait, je passe par l’intérieur de la bouche, en effectuant une incision entre les lèvres et les gencives, puis je rebranche l’artère et la veine de l’os sculpté à l’artère et à la veine du mandibule, le tout aidé d’un microscope. Honnêtement, lorsque la pièce sculptée s’emboîte, c’est aussi satisfaisant que de mettre en place le dernier morceau d’un casse-tête!

Il faut quand même dire que la première fois, je ne savais pas du tout si ça allait fonctionner. Le patient, qui avait été à l’origine victime d’un accident, était conscient de cela et était ouvert à l’expérience. Dans son cas, il avait subi trois chirurgies importantes dans le passé, qui s’étaient soldées par des résultats non concluants (des rejets, notamment). Dans ce cas-ci, on avait convenu ensemble que dans le pire des cas, il aurait une cicatrice dans l’aine, alors on s’est dit: fonçons!

Pour parler en termes de média, la chirurgie virtuelle aidée d’un modèle imprimé en 3D, est-ce un peu comme faire un pilote pour une émission, c’est-à-dire un test pour montrer ce que le résultat final pourrait donner?

Absolument! Sauf que nous, on peut faire le pilote autant de fois qu’on le souhaite avant de faire notre «émission» — ou, plus précisément, notre opération. Mais, oui, la comparaison est très bonne. À notre défense, l’opération dure de 8 à 12 heures et elle est très délicate, alors c’est une bonne chose d’avoir l’occasion de répéter autant qu’on le souhaite avant de se lancer.

Pas besoin de vous défendre, docteur. Pas besoin.

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Sociologue et co-animateur de l'émission C'est fou sur ICI Première.

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