Benoit Tardif

Douleur, banalités quotidiennes et introspection

« Chenous », le nouveau livre de Véronique Grenier

La prolifique Véronique Grenier, à la fois professeure de philosophie, auteure, collaboratrice URBANIA, porte-parole de la campagne Sans oui c’est non, et investie dans plusieurs autres projets, s’apprête à sortir son deuxième livre «Chenous». J’ai eu la chance d’être l’une des premières lectrices de ce petit recueil qui m’a fait penser à toutes ces heures que je passe parfois chez moi à me morfondre pas comprendre le sens de toute, quand je feel moyen bien.

À l’aide de mots simples, familiers, parfois crus, mais audacieusement agencés, Véronique Grenier y dissèque justement entre les quatre murs de son domicile les sensations et les détails de son quotidien. En fait, «Chenous» est une espèce de conversation sensible en fragments, qui aborde avec le même naturel déconcertant, la vaisselle abandonnée dans le lavabo et la maladie mentale.

Je lui ai posé quelques questions sur cet ouvrage doux-amer. On a jasé de dépression, de sa possible guérison grâce aux mots et de ses p’tits.

«Chenous», c’est un jeu de mot pour aborder la thématique du «chez nous», j’imagine, puisque tu décris beaucoup ce qui se passe dans ton appartement. Tes cheveux par terre, le rebord de fenêtre, ton garde-robe, la poubelle qui déborde…

Oui, j’ai réalisé que j’ai un rapport particulier avec les endroits où j’ai vécu. Je me sens toujours dans un sentiment transitoire même si ça fait neuf ans que je vis dans l’appartement où je suis. Je n’arrive pas à investir pleinement ces lieux-là. Et dans le cadre de ce recueil, je parle d’un quotidien un peu particulier, pas celui de tous les jours, mais un quotidien qui fait écho à plusieurs épisodes dépressifs. Dans cet endroit qui a accueilli des moments très sombres où j’ai passé plusieurs mois, comme je l’écris, à «lécher mon plancher». Je parle de ce plancher, de ces rebords de fenêtres qui m’ont, somme toute… soutenue! C’est aussi le lieu dont je n’arrivais plus à sortir et où je ressentais que le monde extérieur devenait comme un peu inatteignable. J’ai vécu l’enfermement dans ce chez nous, dans un moment où on n’a pas le choix d’être esseulé.

Quand je mets des mots sur ces moments-là, c’est peut-être une manière de purger ces états qui sont flous et font très très mal…

Et, bien évidemment, le chez nous implique ces tâches et détails ordinaires qui reviennent à chaque jour et peuvent être pesants… Dans ce recueil, tout est très rattaché au concret, au matériel. Le corps qui ne se tient plus est toujours pogné avec cette matérialité-là, alors qu’il voudrait juste dormir tout le temps et pas avoir à gérer ça! C’est comme si chaque page est un rappel des choses que t’es plus capable de gérer. Et quand je mets des mots sur ces moments-là, c’est peut-être une manière de purger ces états qui sont flous et font très très mal…

Oui, on ressent beaucoup ce fameux paradoxe du fait de ne pas arriver à sortir de chez soi, mais d’être tanné d’être à l’intérieur!

Oui, c’est exactement ça, ce sentiment de tension où t’es pogné avec toi-même, mais où il faut que t’arrives à passer d’un jour à l’autre! Mais paradoxalement, je pense aussi que dans l’ordinaire et les détails, on trouve de la force. Car il y a aussi les rituels comme celui d’aller dans la chambre de mes enfants avant de dormir, de passer ma main sur le pyjama pelucheux de mon fils, je suis toujours autant fascinée d’avoir généré ces êtres humains…

Justement, tu parles aussi énormément de tes enfants à qui tu dédies cet ouvrage. Parfois ce sont des moments de joie et de reconnaissance, parfois il y a de la culpabilité et leur présence est plus complexe…

Le rôle des enfants là-dedans j’ai envie de dire c’est un peu… (elle rit) comme des moustiques! Ils sont là, te tournent autour et te piquent, car ils ont besoin d’attention constamment. Donc t’es obligée de sortir de toi, de ta douleur, pour eux. C’est pour eux et par eux que j’en suis sortie d’ailleurs.

Les réseaux sociaux permettent aussi une diffusion à grande échelle, et ça devient finalement le fun, lire et écrire de la poésie.

À l’image de ton style d’écriture relativement brut et épuré, j’ai l’impression qu’au Québec, en poésie, on prend de plus en plus de liberté. On utilise des familiarités dans la forme et le fond… et c’est rafraichissant!

Oui! Au Québec, il se fait tellement de choses extraordinaires en poésie! On se permet plein de choses et on est moins dans des formes traditionnelles depuis un petit moment. C’est intéressant parce que ça la rend plus vivante, moins épeurante, et justement plus accessible! Y’a rien de plus épeurant pour certains lecteurs, surtout ceux moins habitués, que d’avoir l’impression de se ramasser dans un texte qu’on ne va pas comprendre. J’ai rien contre les pièces plus obscures et complexes, mais j’aime ça quand ça me parle, quand ça me permet de mettre des mots sur des émotions vécues! Les réseaux sociaux permettent aussi une diffusion à grande échelle, et ça devient finalement le fun, lire et écrire de la poésie.

«Chenous» est déjà disponible en librairie. Un lancement avait lieu, hier à Sherbrooke et un autre aura lieu le 4 septembre à Montréal

On vous dévoile quelques extraits des doux mots de Véronique Grenier.

des cheveux partout à terre parce que
je
les
perds
balai matin balai soir je pourrais me faire une perruque
anxiété à parader

les enfants crient
encore
leur joie de vivre
exubérance pour deux roches
une toupie
Pokémon go yo
inspire expire
sourire avec les dents
mon intérêt fake
leur bonheur safe

Pour lire un autre texte de Claire-Marine Beha: «L’Amour Is Love : les personnes racisées au coeur d’une exposition».

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