Deux laits et un sucre avec une travailleuse du sexe

Entrevue avec Julie, étudiante à temps plein et « sugar baby ».

Maudit hiver. La neige tombe beaucoup plus fort depuis que je suis sorti du métro. Et on va se le dire, quelle idée de bouette de sortir en souliers blanc… Douteux mélange de cuirette, de gadoue et puis de frette. Non, vraiment, maudit hiver.

19h07. Je suis en retard de sept minutes. Un classique. Coin Saint-Denis et Sainte-Catherine, je remonte vers le nord à la course, histoire de ne pas trop la faire attendre. On s’est donné rendez-vous dans un petit café dans le coin de l’UQAM. Il est d’ailleurs juste là, au coin de la rue, sur la gauche. Son enseigne lumineuse fait office de feu de joie dans un monde de glace et de poudrerie.

J’entre. Le café est vide, excepté le barista posté derrière le comptoir et la jeune femme assise au fond, à droite. Ça tombe bien, c’est justement pour elle que j’ai sali mes souliers blancs. « Salut », me dit-elle en fermant son livre pour le déposer à côté de sa tasse de café au lait à moitié vide.

J’essaie de me faire pardonner mon retard, avec comme seule monnaie d’échange mon petit sourire de gars con-comme-la-lune-qui-feel-cheap. C’est con, faudrait vraiment que je m’enlève cette horrible idée qu’être fashionnably late, c’est cool. « C’est vraiment pas grave » dit-elle en craquant un sourire. « Mon cours finissait à 6 heures et, de toute façon, je travaille pas ce soir ».

Du parrainage avec de gros guillemets

Étudiante à temps plein à l’UQAM en travail social, Julie* est une travailleuse du sexe depuis l’an dernier. « À cause d’une maladie chronique, j’étais pas capable de mélanger l’école et ma job, surtout à cause de mes stages qui sont, en passant, non rémunérés » commence-t-elle. « Après en avoir parlé à une amie qui était dans le milieu des travailleuses du sexe, j’ai décidé d’essayer. C’est moi qui décide de mes horaires, et c’est beaucoup plus payant. »

«Quand t’as pas de proxénète, et que tu sais pas sur qui tu vas tomber, t’as pas de protection », rappelle-t-elle. « Et de toute façon, un proxénète, c’est pas pire qu’un patron normal. »

Et depuis, c’est sur le site Seeking Arrangement que ça se passe. Un peu à l’image d’un site de rencontre, Seeking Arrangement est un site de type « sugaring » où des hommes assez fortunés se rendent pour « parrainer » de jeunes femmes. Et ici, je mets parrainer en gros guillemets. Par « parrainer », il faut comprendre vider ses poches en échange de services sexuels, ou encore, passer une soirée en tête à tête devant une bouteille de pinot noir de la Napa Valley.

Et à ce que j’en comprends, les poches d’un sugar daddy sont particulièrement profondes. « Dépendamment de la demande de mon client, je charge entre 200 et 250 dollars de l’heure », affirme Julie. « Et ce qui est bien avec ça, c’est que je travaille à mon propre compte. »

-C’est pas pire, ça! Au moins, tu dois rien à un proxénète.

Elle fronce les sourcils. « C’est vrai, mais en même temps, quand t’as pas de proxénète, et que tu sais pas sur qui tu vas tomber, t’as pas de protection », rappelle-t-elle. « Et de toute façon, un proxénète, c’est pas pire qu’un patron normal. »

Un proxénète c’est comme un boss. Ou pas

Je pense à mon boss. J’imagine la scène au prochain 5 à 7 quand je vais le présenter à ma blonde : tu vois le gars dans le fond? C’est mon proxénète! Pas sûr qu’il aimerait ça, lui. Elle poursuit. « Dans les deux cas, tu dois quelque chose ou de l’argent à quelqu’un. Mets le mot que tu veux, mais c’est très semblable. » Quand même, est-ce qu’elle ne se sent pas parfois exploitée, que ce soit par un proxénète ou, encore, un client? Ça à l’air que non. Elle va même encore plus loin dans ses comparaisons. « Être travailleuse du sexe, ce n’est pas pire qu’une relation époux-épouse », avance Julie. « Depuis longtemps, les épouses rendent des services sexuels en échange d’un toit et de nourriture. Moi, j’ai décidé d’être payée pour le faire. »

C’est une façon de voir la chose. Par contre, pour être très honnête, j’aurais (je l’espère), probablement peu peur avant d’aller retrouver ma femme à la maison.

Et elle, est-ce que ça lui arrive d’avoir peur avant ses shifts? « Pour être honnête, ça ne m’est jamais vraiment arrivé, et pourquoi est-ce que ça arriverait? » confie-t-elle. « Beaucoup de monde rencontre des gens sans savoir réellement qui ils sont. Ce que je fais, ce n’est pas pire qu’une blind date sur Tinder. ».

Et les limites?

J’hésite. J’ai l’impression de marcher sur des œufs avec des bottes à cap d’acier. Ça me fascine de voir à quel point elle en parle ouvertement. On a beau être seul dans le café, mais on pourrait parler moins fort, non? Et d’ailleurs, comment est-ce que je la pose, celle-là? Voyons donc, je me sens ben con d’être gêné, et encore plus gêné d’avoir l’air d’un con devant madame café-au-lait. Après tout, on ne fait que parler de sa job. Et une job, c’est une job.

Tant pis. Ça va sortir comme ça sortira. Et, bien évidemment, c’est sorti tout croche : « Tu fais-tu toute avec tes clients? » Elle sourit pour une énième fois. Plus la question est maladroite, plus le sourire s’étire. « J’essaie toujours de rencontrer mes clients en personne avant de les amener chez moi pour parler de ce qu’ils veulent et surtout, pour établir mes limites. »

Je lui coupe la parole. « As-tu déjà entendu ça : Cash rules everything around me? Je veux dire, est-ce que pour de l’argent, tout se fait? »

Elle y réfléchit, ouvre la bouche, hésite, puis se lance. « C’est sûr que plus il y a d’argent, plus ça repousse les limites. Par contre, il y a toujours des hard limits, des trucs que je ne ferais jamais. »

« Une personne qui n’est pas satisfaite sexuellement risque d’aller voir ailleurs, que ce soit avec moi ou non. C’est un arrangement qui rend tout le monde content. »

Et il y a autant de demandes qu’il y a de clients. Les demandes varient de simples textos amoureux à des escapades de plusieurs jours à Toronto, tandis que les clients, eux, sont aussi bien professionnels aguerris que pères de jeunes familles. Est-ce qu’elle n’éprouve pas un malaise à souvent cultiver l’infidélité? « Pas vraiment », laisse-t-elle tomber. Au moins, ça a le mérite d’être clair. Julie développe : « Une personne qui n’est pas satisfaite sexuellement risque d’aller voir ailleurs, que ce soit avec moi ou non. C’est un arrangement qui rend tout le monde content. »

C’est vrai. Elle, elle se fait payer et lui, il a du sexe. Par contre, on oublie peut-être un tiers parti ici, mais bon.

Le barista commence à nettoyer les tables qui nous entourent. 19h53. Il est sur le point de fermer le café. Dommage, il faut y aller. De l’autre côté de la table, je la vois pianoter sur son téléphone cellulaire. Je me demande s’il s’agit d’une conversation professionnelle ou personnelle, une question qui restera sans réponse. Je profite du peu de temps qu’il me reste pour lui poser une ultime question. Est-ce qu’elle compte faire ça pendant longtemps, ou est-ce que c’est juste un job étudiante? Elle commence une réponse. « Pour l’instant, c’est juste une job étudiante, mais oui, je risque de continuer après mes études ». Ça, c’est dit. Là, c’était vraiment la dernière question. Je lui serre la main avant de me diriger vers la sortie. Dehors, il neige encore. Je m’engouffre à l’extérieur, direction le métro. Je regarde mes pieds. Décidément, la gadoue et le frette auront eu raison de mes souliers blancs. Maudit hiver.

*Prénom fictif

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