Des pinces, des tigres et Marlon Brando

Sur la piste du "plus grand enquêteur du monde"

Imaginez l’Homme de six millions, l’inspecteur Gadget et l’inspecteur Harry réunis dans un même corps. Cela donne une idée du personnage qu’est Jay J. Armes, détective privé et ceinture noire de karaté, passé maître dans l’art de retrouver les personnes disparues, et de manier le Colt Detective Special avec ses prothèses (qui ne sont pas bioniques).

Citation : “Si tu peux dompter un tigre blanc, comme je sais le faire, alors aucun autre être humain ne peut te faire peur, pas même un criminel.”

La première fois que j’ai découvert ses exploits dans les colonnes du El Paso Times, je me suis pincé le bras pour y croire. “Pour vrai? Ce gars existe vraiment?” Jay J. Armes s’est autoproclamé “plus grand enquêteur privé du monde”. Il affirme aussi que James Bond lui doit tout et qu’il maîtrise 33 dialectes de chinois. Mais il pourrait bien aussi être le plus gros mythomane de l’histoire.

Tout a commencé par un drame. À 11 ans, J.J. a eu les mains déchiquetées en jouant avec des explosifs volés dans un hangar de la Texas and Pacific Railway. “Les poules bouffaient des morceaux de doigt et de chair”, a raconté sa sœur aînée, Dickie, première arrivée sur les lieux de l’accident. Amputé des deux mains, J.J. se voit alors greffer deux prothèses, ces fameuses pinces qui vont contribuer à asseoir sa notoriété. Loin de se laisser abattre par son handicap, J.J. a quitté son Texas natal à 19 ans, pour faire carrière à Hollywood.

Son premier rêve était de devenir acteur. Il prétend d’ailleurs avoir tourné dans pas moins de 36 films et 28 épisodes de série télé (dont un épisode de la série originale Hawaii Five-O) durant ses quatre années passées à L.A. Mais il est bien difficile d’authentifier l’intégrale de sa filmographie. Peu importe, J.J. va vite se désintéresser des plateaux de tournage pour mener des études de criminologie. C’est ainsi qu’il est devenu détective privé au début des années 60.

Aujourd’hui, à 80 ans et des poussières (il refuse de confirmer son âge), J.J. affirme avoir résolu chaque affaire qu’on lui a confiée, aux quatre coins de la planète, d’El Paso à Tokyo, en passant par le Nigéria, la Thaïlande et l’Europe. Son plus grand fait d’armes est surtout d’avoir libéré le fils de Marlon Brando, enlevé en 1972 par un gang de hippies aux cheveux longs.

Le récit de cette libération est à l’image du personnage. Rocambolesque.

J.J. a raconté avoir retrouvé la trace de Christian Brando, au terme d’une traque de trois jours menée en hélicoptère, qui l’a conduite jusqu’au Mexique. “Personne, pas même le FBI, ne savait où il se trouvait”, a-t-il expliqué. Cet épisode lui aurait ensuite permis de développer une solide amitié avec Marlon Brando qui aurait écrit un rôle spécialement pour lui, en remerciement. “Quelques semaines avant son décès, il travaillait sur le scénario d’un film, Two People in a Boat. Il m’a appelé pour me dire, ”Jay, tu es l’un des deux””, raconte J.J. Mais tout le monde n’a pas la même version de l’histoire.

Dans un article publié dans le Texas Monthly, en 1974, un autre détective privé d’El Paso, se faisant appeler Shepsy, a rapporté que tout le monde savait où était le fils Brando, à commencer par sa propre mère, l’actrice Anna Kashfi, qui s’était longtemps disputé la garde de Christian avec la star du Parrain, après leur divorce. Kashfi avait ainsi demandé à ses amis hippies de ramasser Christian à la sortie de l’école pour l’envoyer au Mexique, à bord d’un Combi Volkswagen. Quant à J.J., il aurait simplement soudoyé des policiers mexicains pour l’aider à rapatrier Christian à L.A.

“Le plus grand enquêteur privé du monde”, qui facture 10 000 $ la journée, ne serait-il qu’un mythomane? Il faut avouer qu’on a parfois du mal à le croire. Notamment quand il affirme que le gouvernement mexicain a récemment fait appel à ses services, malgré son âge avancé, pour résoudre les problèmes de criminalité à Ciudad Juárez, l’une des villes les plus violentes au monde.

Ou quand il dit, avec le plus grand sérieux du monde : “À chaque fois qu’un nouveau James Bond est en chantier, les scénaristes viennent me voir. Je leur ai tout donné. Les plaques d’immatriculation qui pivotent, les écrans de fumée… J’ai tout inventé”.

En même temps, on parle d’un homme qui a, dans son bureau du 1717 Montana Avenue à El Paso, un double de lui, en cire, gentiment assis dans un fauteuil en train de lire le journal, au cas où certains voudraient se payer sa tête. “Ce mannequin est un leurre qui me permet d’échapper aux tentatives d’assassinat”, dit-il. Il en aurait déjà essuyé 13 (ou 14 selon les entrevues).

Dans son bureau, J.J. possède également, au milieu des gadgets, des portraits à sa gloire et des figurines à son effigie (commercialisées en 1997 par la Ideal Toy Company), deux tigres et un zèbre empaillés. Avant de passer à la postérité, les braves bêtes lui tenaient compagnie, avec des chimpanzés et autres créatures de la jungle, dans sa propriété à 2,5 millions de dollars de Lower Valley (Michael Jackson l’aurait appelé un jour pour racheter un de ses tigres).

Outre la traque des personnes disparues, J.J. a, en effet, une autre passion, les animaux, avec qui il dit avoir développé un don de communication naturelle. “En perdant mes mains, Dieu m’a donné un autre don. Il me suffit d’observer quelqu’un pendant trente secondes pour le comprendre”, a-t-il expliqué dans une publicité vantant ses mérites, avant de conclure: “Si tu peux dompter un tigre blanc, comme je sais le faire, alors aucun autre être humain ne peut te faire peur, pas même un criminel”.

Mais derrière les excentricités du personnage, se cacherait un vrai détective au grand cœur. C’est l’avis d’Al Nava, un ancien agent du FBI, devenu son ami. “J’admire ses techniques d’investigation, son style. Il ne lâche rien tant qu’une affaire n’est pas résolue. C’est un homme impressionnant avec beaucoup d’intégrité. Ce gars a vraiment la classe”, a témoigné Nava.

Et d’ajouter : “Un vrai 007”.

Pour lire un autre reportage sur un homme bien particulier: La soucoupe et le perroquet de Malik Cocherel.

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