Des cadavres en décomposition seront bientôt étudiés en plein air à Bécancour

Reportage de la série « Angle mort ».

L’idée est d’abord un peu choquante. En tout cas, elle m’a déstabilisée. Une dizaine de corps sans vie reposeront bientôt sur le sol de Bécancour, et ce pendant trois ans, pour que des scientifiques puissent en observer la décomposition naturelle.

Aux États-Unis, on appelle ce type d’établissement des « fermes à cadavres ». L’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) parle plutôt d’un laboratoire de corps en décomposition ou d’un site sécurisé de recherche en thanatologie (SSRT). Peu importe le nom, c’est la première fois que le Canada mènera ce type d’activités. Le site de 600 m2, qui devrait être effectif ce printemps, sera donc le plus nordique de la planète.

Je me suis rendue à l’UQTR pour discuter avec des chercheurs(euses) impliqué(e)s dans sa conception. Et j’en ai profité pour visiter le site temporaire où sont entre temps testés les protocoles sur des animaux morts…

Visite dans les coulisses de quelque chose qui se rapproche de CSI.

À quoi ça sert?

C’est quoi, exactement, un laboratoire de corps en décomposition? 

Le silence se fait autour de la table. On hésite… Qui devrait prendre la parole en premier? C’est finalement Gilles Bronchti, directeur du département d’anatomie de l’Université du Québec à Trois-Rivières, qui se lance : « En général, c’est un endroit où on va mettre des corps non embaumés pour étudier le devenir du corps, et donc sa décomposition. Ça peut se faire dans une maison, dans l’eau, un coffre de voiture, sur la terre ou même en dessous… D’ailleurs, toutes ces façons sont étudiées dans certains laboratoires du type, aux États-Unis. Ici, ce sera plus simple. Nous étudierons la décomposition du corps uniquement sur le sol. »

C’est probablement maintenant que vous vous demandez : si la décomposition cadavérique est déjà étudiée ailleurs, pourquoi a-t-on besoin de le faire ici? Eh bien, sachez que Frank Crispino, chercheur au Laboratoire de recherche en criminalistique, vous répondrait avec éloquence : « Est-ce qu’il est rationnel de prendre des données du Texas ou de l’Australie et de croire que c’est ainsi que ça se passe au Québec? Ça semble complètement illogique, et pourtant… »

On ne possède aucune donnée sur la décomposition des corps à notre latitude. Or, il s’agit d’informations précieuses pour les autorités, puisque comprendre la façon dont les cadavres réagissent à notre climat pourrait faciliter la recherche de corps disparus.

En fait, on ne possède aucune donnée sur la décomposition des corps à notre latitude. Or, il s’agit d’informations précieuses pour les autorités, puisque comprendre la façon dont les cadavres réagissent à notre climat pourrait faciliter la recherche de corps disparus. Comme l’illustre Frank Crispino : « S’il y a un Boeing qui s’écrase dans le Grand Nord, demain, est-ce qu’on sera en mesure d’offrir des moyens de réflexion qui soient solides? Des méthodes scientifiquement prouvées pour améliorer nos recherches? Ou est-ce qu’on va juste demander à 2 000 policiers de descendre jusqu’au Sud et voir s’ils trouvent quelque chose? »

Ce genre d’études peut également être mené dans l’optique d’améliorer les techniques de détection des chiens qui oeuvrent à retrouver des disparus, ou même d’identification de fosses communes dans le cas de génocides. D’ailleurs, la directrice du SSRT, la chercheuse australienne Shari Forbes, est parfois appelée à titre d’experte dans ce type de dossier.

Bref, la cause est noble. Je me demande si elle est pour autant bien perçue par la population…

Qu’en pensent les citoyens?

Le laboratoire de corps en décomposition sera situé dans le Parc industriel et portuaire de Bécancour, une zone isolée de la population. Tout de même, comment réagit-on lorsqu’on apprend qu’un tel site sera développé chez nous?

Bien que la municipalité de Bécancour ait donné son accord, une enquête de terrain sur l’acceptabilité sociale du projet sera menée par l’UQTR, afin de réellement prendre le pouls de la population. Un sommet sur la question se tiendra également au printemps. On tentera alors de mieux comprendre la manière dont ce type de travaux est perçu par les croyant(e)s de différentes religions et les peuples des Premières Nations. Entre-temps, l’archevêché de Nicolet s’est déjà prononcé en faveur de l’initiative.

Par ailleurs, le site web du SSRT offre dès maintenant les réponses aux questions les plus évidentes que pourraient se poser les Québécois(es). Non, il n’y aura pas d’odeurs au-delà du laboratoire, il ne devrait pas non plus attirer d’animaux ni polluer les eaux.

Demeure maintenant l’enjeu du « recrutement »; les gens qui donnent leur corps à la science accepteront-ils que ce dernier soit utilisé pour une expérience pareille?

Gilles Bronchti sourit. Celui qui a l’habitude de jaser avec des personnes qui souhaitent offrir leur dépouille aux étudiants en anatomie a lui-même eu des doutes : « Souvent, les gens nous disent qu’ils veulent donner leur corps pour être utiles. Parfois, ils précisent que c’est aussi parce qu’ils n’ont pas envie d’aller pourrir en terre… Alors, je me demandais bien comment on allait faire! »

Pour y voir plus clair, ses collègues et lui ont organisé deux tables rondes avec plusieurs familles et donneurs potentiels. « Je leur ai expliqué les développements de la recherche, les formations qu’on fait, les projets en science médico-légale et l’utilité du site. J’espérais que 10% des donneurs soient favorables à l’idée… Sur les douze rencontrées, une seule personne a dit qu’elle ne le ferait pas, mais elle n’avait aucun problème à ce que son mari offre son corps au laboratoire, lui. Ce n’est pas scientifique, mais nous avons été surpris! Les gens sont très intéressés, ils ont une générosité exceptionnelle. Quand on prend la peine d’expliquer que CSI, ce n’est pas fidèle à la réalité – que ce n’est pas en voyant un corps qu’on sait que cette personne a été assassinée avec un chandelier dans le bureau il y a 2 heures –, les gens comprennent et sont très curieux de participer. »

«Sur le plan philosophique, quand on regarde ce qui donne un sens à la vie humaine, la notion de se sentir utile revient la plupart du temps en premier plan. L’amour et l’utilité, ce sont vraiment les deux phares. Alors la possibilité de continuer à être utile, même post-mortem, c’est un plus!»

Syliane Charles, professeure titulaire au département de philosophie, renchérit : « Sur le plan philosophique, quand on regarde ce qui donne un sens à la vie humaine, la notion de se sentir utile revient la plupart du temps en premier plan. L’amour et l’utilité, ce sont vraiment les deux phares. Alors la possibilité de continuer à être utile, même post-mortem, c’est un plus! Évidemment, ce n’est pas tout le monde qui va le voir comme ça, mais ce n’est pas si étonnant que ça puisse attirer des personnes. D’autant plus qu’ici, il y a une utilité pour les plus jeunes générations. On est dans un cadre étudiant! Et il ne faut pas oublier que Trois-Rivières a connu le cas Cédrika Provencher – où on manque de données et où la recherche est difficile. Les gens sont donc encore plus sensibilisés au fait que le don de corps va peut-être permettre de connaitre des éléments supplémentaires qui aideront notamment des enquêtes. »

Sur le terrain

« Le lieu est choisi, les plans sont faits, les analyses aussi, on attend seulement les dernières autorisations du Ministère de l’Environnement. On espère encore que le site soit construit au printemps », me résume Gilles Bronchti.

Pour cette étape, il faudra faire des barrières hautes et profondes pour éviter que des prédateurs puissent accéder au site. Pour ce qui est des oiseaux, les corps seront protégés par de grandes cages qui laisseront tout de même passer les insectes. On peut me montrer, si je veux! Des chercheurs optimisent déjà leurs méthodes sur des cadavres de cochons qui reposent dans un site temporaire…

J’accepte en camouflant mon dégoût.

Julie-Éléonore Maisonhaute, post-doctorante d’entomologie et chercheuse associée au laboratoire de recherche en criminalistique, me servira de guide.

La visite débute par le laboratoire en entomologie légale. En passant la porte, une odeur singulière me monte au nez. Elle n’est pas horrible, mais inhabituelle. Et persistante.

Au-delà de la précision que ça peut apporter quand vient le temps de déterminer le moment d’un décès, c’est également important d’avoir des données spécifiquement québécoises pour savoir si un corps a été déplacé ou non.

Sur le plan de travail de la chercheuse, des pots massons dans lesquels vivent des larves, des cadres dans lesquels sont épinglés des insectes nécrophages et des petits outils qui m’apparaissent bien mystérieux. Juste à côté, un frigo rempli d’échantillons prélevés dessus, en dessous et au-dessus des trois carcasses de cochons qui reposent dans le boisé derrière l’université, et ce, depuis le mois de juin.

Julie-Éléonore Maisonhaute est présentement en processus d’identification. L’an prochain, elle fera la même chose avec les insectes prélevés autour des cadavres humains. L’objectif à long terme? Faire une base de données pour le corps policier. C’est que les insectes (principalement les mouches) peuvent permettre des estimations précises de la date du décès d’un humain.

« Elles arrivent dans les minutes où les heures qui suivent la mort, m’explique la chercheuse. La durée de leur développement est reliée à leur espèce, mais aussi à la température. Et donc, en sachant le climat du lieu et l’espèce de la mouche, on a une idée du développement de l’insecte, de l’œuf à l’adulte. »

Au-delà de la précision que ça peut apporter quand vient le temps de déterminer le moment d’un décès, c’est également important d’avoir des données spécifiquement québécoises pour savoir si un corps a été déplacé ou non. Par exemple, si l’on trouve en ville un cadavre entouré d’espèces propres à la campagne, on pourrait soupçonner que ce dernier ait été bougé…

La chercheuse enfile des bottes et m’invite maintenant à la suivre.

Le site temporaire est situé à quelques mètres de l’université. On n’a qu’une minute de marche à faire pour atteindre le boisé tout près et une trentaine de pas supplémentaires pour découvrir les grands panneaux de tissus qui limitent l’accès au lieu de travail. Avec les couleurs automnales, le tout est étonnamment charmant.

En entrant, pas une odeur. Il fait froid, c’est normal. Et il faut dire qu’il ne reste pas grand-chose des animaux qui ont été déposés sur le sol il y a quatre mois. Difficile de reconnaître des porcs sous les cages métalliques qui protègent les cadavres des prédateurs.

On peut tout de même percevoir des os, des dents, parfois des poils et – si on bouge le tout – des larves. « Il y a encore des insectes, mais étant donné les conditions climatiques, la décomposition a vraiment ralenti et certains d’entre eux entrent en dormance. On ne sait pas exactement ce qui va se passer », déclare ma guide en riant.

J’aperçois sur l’un des cochons un carré de couleur. Elle m’explique qu’il s’agit d’un tattoo. Parmi les recherches présentement menées, il y a en a une qui se penche précisément sur la décomposition des tatouages.

Fascinant, dirait un célèbre animateur.

Travailler avec la mort

Le Canada s’apprête à ouvrir son premier laboratoire de corps en décomposition. Voilà une belle invitation à repenser la mort. Du moins, à y réfléchir. D’ailleurs, côtoyer des cadavres au quotidien, est-ce que change notre perception du trépas? Je tenais à poser la question avant de revenir à Montréal.

C’est Gilles Bronchti qui m’a d’abord répondu, après un moment de réflexion: « La mort, c’est la disparition d’une personne. Ce n’est pas la même chose qu’un cadavre. Je travaille avec la mort depuis longtemps, or quand mon épouse est décédée, je suis devenu veuf de la même manière que beaucoup d’autres personnes. Être prof d’anatomie n’a pas changé quoi que ce soit là-dedans! On travaille à conscientiser les étudiants au fait que ce sont des personnes qui se trouvent devant eux, des êtres qui ont donné leur corps pour leur permettre d’étudier. Il ne faut pas se dissocier du côté humain de la personne qui s’est offerte à la science… Mais la mort, c’est autre chose. »

«On travaille à conscientiser les étudiants au fait que ce sont des personnes qui se trouvent devant eux, des êtres qui ont donné leur corps pour leur permettre d’étudier. Il ne faut pas se dissocier du côté humain de la personne qui s’est offerte à la science…»

Frank Crispino hoche la tête, puis tient alors à apporter une nuance. C’est qu’avant de prendre poste à l’UQTR, il a été officier opérationnel dans la gendarmerie nationale française. « Cette scission entre le cadavre et la mort est effectivement quelque chose qu’on réussit à concevoir, mais ce n’est pas toujours si simple. Je vous donne un exemple tout à fait personnel. Quand j’ai été recruté par le département d’anthropologie, j’ai pris une grosse claque dans la gueule. Parmi les investigations dont j’ai eu la charge, il y avait celles relatives à l’Ordre du Temple solaire en France, en 1995. Parmi les enfants qui avaient “été suicidés” et en partie brûlés, se trouvait un jeune qui avait exactement l’âge de ma fille. Là, la scission ne se faisait plus. Il y a eu une intrication quantique, je ne sais pas ce qui s’est passé! D’ailleurs, un des intérêts du SSRT, c’est une accoutumance aux cadavres pour les jeunes policiers. Pour les nouveaux diplômés, un premier contact avec un cadavre vient souvent avec un choc. Un cadavre en décomposition, ça secoue… Les étudiants de Nicolet pourront donc réaliser un premier contact avec la mort, au laboratoire même.  »

Les cas de choc post-traumatique surviennent souvent lorsque l’intervenant(e) est impuissant(e) à sauver quelqu’un qui aurait l’âge de son propre enfant, confirme Syliane Charles. 

« Moi aussi j’ai vécu des deuils et que je sois philosophe ou pas, je ne crois pas avoir réagi différemment qu’une autre, poursuit-elle. Cela dit, en faisant des lectures, on se met à penser la mort comme une chose très proche qui peut survenir à tout moment et qui constitue donc presque un sel qui va donner sa saveur à la vie. On peut en venir à penser que c’est ce qui nous fait prendre conscience de la beauté de ce qui nous est donné, quand on a la chance de le vivre. Il y a une très belle expression : ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. »

Ou comme l’a chanté Stéphane Lafleur : « Ce qui ne nous tue pas nous rend quand même plus mort. »

Ils et elles rient.

Je ne pensais pas partir d’ici en souriant.

Et pourtant…

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