Depuis que mes amis Facebook meurent

Je l’ai rencontrée dans une conférence matinale. Elle m’a dit qu’on était un peu obligées de devenir des amies Facebook parce que notre prénom se ressemblait. Elle était drôle, charismatique, lumineuse. J’ai rejoint son cercle social virtuel sur le champ.

Elle est décédée le lendemain.

Tout ce que je sais d’elle, je l’ai appris dans une pluie de messages d’amour sur son profil. Une pluie qui perdure, un an plus tard: les gens s’ennuient, elle ne sera jamais oubliée.

Ça fait plus de sept ans que je le côtoie, pourtant le deuil 2.0 me rend toujours aussi mal à l’aise. Je sursaute quand Facebook m’annonce que c’est l’anniversaire d’un ami décédé. Encore plus quand l’application me propose de l’inviter dans un évènement que j’organise. Et je n’ose pas imaginer la douleur qu’une telle “surprise” provoque aux membres de sa famille… Je ne peux pas non plus concevoir l’idée d’effacer mes amis décédés – éloignant tout rappel possible de ce qui a déjà été. Et de ce qui s’en vient.

Je ne sais pas où regarder quand les internautes interpellent directement les morts, leur écrivant comme si l’au-delà venait avec le wifi. J’évite les pages Facebook commémoratives, ayant l’impression de devenir un bonhomme voyeur qui achète le journal pour lire les pages nécrologiques. Je suis pourtant coupable aussi. À chaque anniversaire de la mort de mon père, je ressors une vieille photo en décrivant un souvenir que je chéris. Je le fais dans une espèce de devoir de mémoire. Et dans une envie de réconfort, il faut l’avouer.

Reste qu’elle est curieuse, cette habitude qu’on a d’étaler un processus aussi intime devant de vagues connaissances…

Le musée McCord s’est justement penché sur la gestion du deuil à l’ère des réseaux sociaux pour l’exposition After Facebook – À la douce mémoire <3. Quand on entre dans la petite pièce réservée à l’installation, quelques “pierres tombales” s’offrent à nous. S’agit de prendre place devant l’un des grands serveurs et de contempler ce qu’il projette vers le ciel, soit des milliers d’images publiées sur Facebook: clichés de funérailles, selfies au cimetière, portraits de gens décédés, photos de défunts animaux de compagnie, etc. Si la majorité des images s’affichent pour une fraction de seconde, certaines nous laissent le temps de s’attarder au texte et aux commentaires.

Le défilé des âmes qui hantent le réseau social est saisissant, mais ce qu’on retient surtout de ce spectacle funèbre, c’est la douleur des gens qui leur survivent: notre besoin de présenter notre souffrance, d’afficher notre état de vivant. Ils ne sont plus, mais nous sommes encore.

“Reviens, X!”
“X, tu me manques.”
“Regarde, X! J’ai mis ta chemise préférée.”

La conversation est à sens unique – aussi triste que pathétique -, pourtant elle est universelle. Des usagers du monde entier appliquent le même rituel: on s’affiche en train de s’ennuyer de ceux qui nous ont quitté.

D’ailleurs, seule dans la pièce, ça m’a frappée d’un coup: parmi les images présentées dans l’expo, certaines ne trouvent aucun écho.
Il n’y a absolument rien d’affiché à côté du sacrosaint pouce en l’air.

Mais est-ce qu’un deuil peut être entendu sans like?


Depuis que mes amis Facebook meurent…

  • Je comprends mieux l’utilité d’un futur bouton “j’aime pas”.
  • Je me demande qui sera la première personne qui osera faire une blague vulgaire sur mon profil, après ma mort.
  • J’espère que je pourrai la liker, de là où je serai.
  • Et d’ailleurs, si on doit transformer mon profil en page commémorative, j’aimerais que ceci soit – pour l’éternité – ma photo de profil. Merci.

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