Depuis que je suis une gouine grano

Un samedi au chalet

C’est arrivé il y a deux semaines. Je décide de louer un tout petit chalet. J’ai besoin de repos et de solitude: il faut que je parte. Je m’imagine calme et zen, en campagne, savourant en silence l’odeur du purin.

En même temps, je suis pleinement consciente qu’il m’arrive souvent des affaires étranges quand je suis seule, je me dis donc qu’il vaut mieux ne pas m’isoler en forêt. Par mesure de sécurité, j’invite ma partenaire de voyage préférée à partager mon intimité pour quelques jours.

Denise accepte (parce que je lui promets du fromage) et on met le cap vers Lanaudière. Le chalet est parfait: situé sur le bord d’une rivière, entouré d’arbres, chaleureux. On commence notre week-end en hurlant Total Eclipse of the Heart, je prends le plus long bain de l’histoire et je m’endors comblée à 23 heures. Notre samedi débute avec un mimosa. On le poursuit avec encore plus de mimosa et on le termine avec du vin.

À 22h, alors que la pluie s’abat sur notre petit paradis, on est écrasées devant un vieux classique d’Audrey Hepburn, en pyjama (dans mon cas: des boxers pour hommes et un coton ouaté avec des œufs dessinés sur les seins). On est l’image même du bien-être.

C’est là que le mood change abruptement.

La porte-patio s’ouvre. Une jeune trentenaire saoule, son chien sous un bras et une bouteille de vin sous l’autre, entre d’un pas décidé: “Salut. Mes amis fourrent, pis j’suis tannée. Je vais passer une heure ici.”

Se crissant de nos regards surpris et de notre silence complet, elle s’installe sur le divan, entre Denise et moi.

— C’parce que je suis venue rejoindre mon ami pour la journée, mais sa blonde pis lui font rien que fourrer. Un moment donné, ça va faire être la troisième roue. Je me suis dit: “les gouines d’à côté ont surement plus de fun, j’vas aller les voir”.
— Les gouines?
— Ouin, mais c’pas grave, là. J’ai un oncle gai.

Sans plus de cérémonie, l’intruse nous révèle que selon nos voisins de chalet, Denise et moi formons un couple de “lesbiennes granos qui ont joui toute la nuit et qui ont reçu la visite de deux hommes qui sont partis avant que le soleil se lève.”

On ne voit absolument pas de quoi elle parle, mais on aime l’idée d’être des lesbiennes qui louent des chalets pour organiser des partouzes…

– Mais en tant que couple homosexuel, pourquoi on coucherait avec deux hommes?
– Ben là, vous avez l’droit d’être su’l party !
– Oui, on a l’droit. Mais le fait est que ce n’est pas vrai.
– J’sais pas, moi! C’est mon ami qui m’a tout raconté.
– Ben ton ami, c’est rien qu’un menteur.

C’est sur cette phrase choc de Denise – pas mal la seule qu’elle prononcera durant tout l’événement – que la porte-patio s’ouvre à nouveau. Une femme avec une poitrine immense à peine contenue dans un chandail-bédaine entre, vêtue de bobettes de dentelle. Oui, de bobettes transparentes.

Quand on lui fait remarquer qu’elle est en sous-vêtements et qu’on peut voir son pubis, l’inconnue répond “ouin, oups” en tassant mes jambes du divan sectionnel pour mieux s’y asseoir.

— Come on, Stacy*! Arrête de niaiser pis reviens.
— Non, je suis tannée de vous entendre fourrer! Je reste ici.

Visiblement, tout le monde se fout de notre présence. Denise et moi, on a beau être les locataires du chalet, on n’a apparemment pas un mot à dire quant à qui peut y entrer. Tout ce que je voulais, c’était m’isoler pour quelques jours. Je me ramasse pourtant entourée d’une jeune femme toute grimée, de son petit chien – auquel je suis allergique – et d’une femme au look franchement post-coïtal. J’ai l’impression d’être dans un mix entre une très mauvaise pièce de théâtre d’été et Occupation Double. Ou pire: dans Funny Games.

Au moins, je regarde tout ça avec l’œil de la fille qui sait qu’elle va écrire une chronique; j’ai une certaine quantité de plaisir.

Denise, elle, est en beau crisse dans un coin de la pièce. Elle veut finir son film et apprécie moyennement la douce répartie de nos nouvelles colocs:

— Voyons, y a ben l’air plate votre film de marde. Yé en noir et blanc!
— C’est en fait un excellent film.
— Un excellent film pour 1930, peut-être. Anyways, t’es qui toé? T’as rien dans vie, c’est clair. T’es une tou’ nue…
— …

On est trop molles pour se chicaner, mais ça pourrait quand même dégénérer. Heureusement, on est aussitôt interrompues par – tenez-vous bien – une autre personne qui décide de rentrer chez nous sans cogner! Un moustiquaire, ça protège des maringouins, mais pas des colons.

Notre nouveau compagnon signale sa présence en murmurant un suave “salut”. Quand je me retourne, je découvre un monsieur au crâne rasé, aux bras tatoués et au regard coquin – le menteur, j’imagine. C’en est trop. C’est à ce moment que moi, gouine grano vêtue d’un coton ouaté avec des oeufs sur les seins, je décide de mettre tout ce beau monde dehors.

— No, no, no, no. On n’est pas le chalet du party, la gang. Je ne comprends pas trop ce qui se passe, mais je pense que c’est l’heure de retourner chez vous.

Le couple horny obéit immédiatement, probablement heureux à l’idée de retrouver son lit. Stacy, elle, exige cinq minutes de sursis. J’accepte en mettant une alarme sur mon cell et en l’avisant qu’à la seconde où elle se déclenchera, elle n’aura d’autre choix que de partir.

— Ok, mais est-ce que je peux prendre votre bouteille de vin?
— Euh, non.
— Juste un verre?
— Si ça peut te faire sortir d’ici, ok.

Notre nouvelle amie repart finalement avec sa bouteille, une coupe pleine de notre Cahors à 30 piasses et son chien.

Aussitôt ses fesses (parfaitement moulées dans une robe sexy) sorties, on ferme les fenêtres, on barre les portes, on se regarde, on rit un brin, pis on repart notre film.

Peut-être que j’ai quand même mal dormi.

Peut-être que j’avais peur d’avoir à gérer du monde drogué-saoul-imprévisible, des obsédés sexuels qui trouvaient exotique l’idée de cohabiter avec des femmes ouvertes et friandes de partouzes.

Peut-être que je me disais qu’ils savaient maintenant où se trouvaient notre sacoche, notre porte-feuille, notre iPhone 5 et ma diva cup…

Peut-être que le lendemain, on les a croisés et qu’ils étaient très gênés.

Peut-être qu’on a finalement juste dit non à une super soirée.

Depuis que je suis une gouine grano…

  • Je suis curieuse de savoir si tous les gens de Lanaudière ont les moeurs particulièrement légères.
  • Je ne peux plus regarder un film d’Audrey Hepburn sans barrer mes portes.
  • Je me demande pourquoi on s’impose des limites territoriales. Et si on se disait tous “fuck les portes”?
  • J’essaie toujours de comprendre qui étaient les deux dudes qui sont apparemment partis de notre chalet au petit matin, après une folle nuit de sexe. Si vous en savez plus là-dessus, merci de m’écrire.

*Nom fictif

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin : “Depuis que j’ai créé le site ‘Fourrer menstrue'”

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