Depuis que je ne cache plus le fait d’avoir été agressée

Court résumé d’une longue année d'agressions non dénoncées

Ça va faire un an dans moins de deux semaines. Je me souviens que j’étais soufflée par la force des femmes qui s’exprimaient, par l’union de leur voix. Ce qui était perçu comme de la fragilité se transformait en puissante affirmation. C’était un cri immense, aussi magnifique qu’effrayant.

Elles prenaient d’assaut Twitter pour se livrer. Elles osaient associer leur visage et leur nom à un sujet tabou : les agressions non dénoncées. Je lisais leurs témoignages et je les trouvais admirables de prendre parole publiquement. J’ai réfléchi longtemps avant de me joindre à elles. J’avais peur. Principalement parce qu’internet, c’est un milieu hostile. Surtout aux femmes. Je me disais qu’on nous reprocherait de chercher de l’attention, qu’on nous accuserait d’inventer des histoires, de jouer aux victimes. Et ça m’a sauté au visage : le simple fait de ressentir cette appréhension justifiait le mouvement #AgressionNonDenoncee.

Alors j’ai écrit moi aussi. Sans préciser l’ampleur des agressions vécues ni leur nature. Parce qu’au final, on s’en fout. On ne peut pas hiérarchiser les abus. On ne sait pas comment on va les vivre tant qu’on ne les a pas subis.

Ça va faire un an.
Depuis, j’ai l’impression que tout a changé.
Et que rien n’a changé.

Ce fut une grosse année dont je n’aurais jamais pu prévoir l’étrange solitude. Le 5 novembre 2014, nous étions des milliers de femmes unies, derrière autant d’écrans. Ça vrombissait, c’était enivrant. Nous étions nombreuses et solidaires. Le 6 novembre 2014, quand j’ai ouvert les yeux dans mon lit, il y avait une personne aimante à mon côté, mais je me sentais tout de même terriblement seule. Je ne voulais pas me lever, je ne voulais pas croiser de regards. Mon entourage entier savait maintenant des choses humiliantes à mon sujet et je ne me sentais pas la force de supporter ce qui venait avec : la pitié ou pire, le dégoût. J’en étais convaincue, les gens me trouvaient maintenant repoussante. Et faible.

La veille, on avait massivement ouvert une brèche qu’on tentait tant bien que mal de colmater. On avait sauté à pieds joints dans un mouvement qu’on espérait salvateur, mais personnellement je n’avais pas les outils nécessaires pour dealer avec les dommages que les souvenirs, l’analyse et la multiplication des témoignages m’infligeraient.

Je me souviens que j’ai pris le bus en pleurant. Que je suis entrée au bureau en pleurant. Que j’ai fait une crise de larmes devant des collègues.

Le temps a passé et je pense qu’on a collectivement tenté d’avoir une grande discussion. Des amies ont commencé à me parler des agressions qu’elles avaient aussi vécues. Certaines m’ont confié remettre en question des évènements, enfin réaliser qu’elles avaient été victimes d’abus alors qu’elles avaient passé des années à se croire responsables d’actes posés contre leur gré. Des hommes ont été réceptifs. Certains ont pris la peine d’écouter sans nécessairement se braquer sous la crainte de l’accusation. Je pense qu’il y a aussi eu une pas pire ronde d’introspection.

C’est super anecdotique, mais quelques jours après le 5 novembre, j’étais à un concert au Métropolis. La salle était bondée comme je l’avais rarement vue. Derrière moi, il y avait un groupe de jeunes hommes. Nos corps étaient collés, par défaut. Celui qui était le plus près de moi s’est excusé plusieurs fois durant le show. Il m’a demandé si j’étais correcte et m’a assuré que ça le mettait aussi mal à l’aise que moi. C’était empreint de douceur, de considération, d’empathie. Quand je lui ai donné un coup de coude sur le nez dans un mouvement contemporain-hip-hop-jazz, je me suis retournée pour m’excuser. Il m’a juste dit : “C’pas grave! Danse, ça libère!”

C’était doux.

Depuis #AgressionNonDenoncee, on s’est probablement délivrées d’un certain poids. Je pense maintenant être capable de parler d’abus en gardant la tête haute, malgré le cœur qui débat et les yeux qui se mouillent.

Reste que depuis un an, comme plusieurs autres, j’ai dû justifier le fait qu’on mettait dans un même panier (sous un même hashtag) le pénis frotté dans le métro et le viol sous la pointe d’un couteau. Comme si tout ça n’était pas matière à dénonciation. Devant les rares noms de présumés agresseurs qui ont circulé sans accusation officielle, j’ai dû m’inspirer des sages paroles de Francine Pelletier, qui lors d’un entretien téléphonique pour le travail, m’a déclaré : “on fait rarement une révolution sans débordements.”

Un an plus tard, je dois me taper les commentaires d’une certaine chroniqueuse qui s’oppose au hashtag #OnVousCroit. Je dois encore répéter que les faux témoignages sont très rares et qu’ils ne permettent en rien de discréditer tout un mouvement. Que c’est stupide de croire que “dire non, ça fait partie du jeu de la séduction”. Que quand je critique la culture du viol, je ne sous-entends pas que derrière chaque homme se cache un agresseur. Que parler ouvertement d’agression ne constitue pas un affront envers un sexe tout entier.

Depuis que j’ai participé à #AgressionNonDenoncee, j’ai souvent eu l’impression qu’on aimerait que je me taise. Mais tout ça, ce n’est absolument rien lorsque je me compare à celles qui dénoncent des agresseurs tout en se faisant ignorer par les autorités. Celles dont le sort ne nous intéresse pas tant qu’il n’est pas illustré à la télé. Celles qu’on traite comme une sous-classe. Celles dont on tente de diminuer le témoignage. Celles qu’on ridiculise. Celles dont on dit qu’elles ont couru après, à qui on répond qu’elles devraient être contentes de rendre des hommes fous, à qui on réplique qu’il y aura toujours des mononcles, que c’est la nature : il y a des prédateurs et des proies.

Les temps ont peut-être changé.
Mais pas assez.

En attendant la révolution, joyeux anniversaire mesdames.
Vous me rendez fière.

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