Depuis que j’ai quitté le Canada

1er acte

Il y a plus d’un an et demi, la terre s’est mise à tourner de l’autre bord: j’ai laissé mon chum, avec qui j’étais depuis presque 10 ans, vendu la majorité de mes affaires, fait un mini sac à dos (dans lequel n’entrait même pas une paire de souliers) et je suis partie pour le Paraguay, gougounes aux pieds, en plein mois de janvier, à 31 ans. À l’âge où on fait des bébés, j’ai décidé de sacrer mon camp de notre grand pays.

CDE, la méditation et George St-Pierre

Après beaucoup trop d’escales et d’heures de vol, je suis débarquée au Paraguay. J’ai pas d’explication quant à mon choix, ce doit être que dans une autre vie, j’étais Indienne guarani. Des fois, faut pas chercher.

Ma nouvelle vie, j’avais décidé de la commencer en méditant. Une retraite silencieuse, why not? On ne perd rien à se réduire le bouillon mental. Dans la nature environnante à Ciudad del Este, ville de la triple frontière avec le Brésil et l’Argentine, j’étais bien résolue à ne penser à rien.

Assise par terre en indien, première rangée en face du maestro, j’ai tenté d’oublier que j’étais Canadienne. Avec beaucoup de sérieux et de concentration, j’observais mon état d’humaine, simplement. Pendant 10 jours à quasi 10 heures de méditation quotidienne.  

Après avoir eu mal au dos à en brailler, pu eu mal au dos, avoir découvert d’étonnantes vibrations dans mes profondeurs et aussi d’étranges fourmis paraguayennes (j’en avais jamais vues d’aussi grosses), je me suis remise à parler. Sauf que je comprenais mieux en silence.

“Y como fué tu expreriencia, te gusto?”

“Heu….ho, huuu….muye biene”.

Les cours d’espagnol du cégep, ça faisait un bail. J’étais rouillée pas à peu près. Je savais compter jusqu’à 10 en chinois, mais pas en espagnol. Probablement que je répondais à côté de la track 9 fois sur 10. Pas grave, je considérais qu’il y avait un peu plus préoccupant – malgré tout mon calme post-méditation. Par exemple, je ne savais toujours pas ce que j’allais faire de moi et de mon sac à dos. J’allais où? Est-ce que je restais à Ciudad del Este?

La ville de CDE, c’est un peu celle de tous les trafics (même ceux d’humains); un no man’s land de l’électronique de contrefaçon, un genre de mélange entre un immense souk marocain et un Las Vegas sud-américain, plus deux tonnes de déchets dans les rues du centro, près de la frontière, et une grande mosquée. Paraît que les Iraniens passent des armes par le Rio Paraná, mais chut, je vous ai rien dit.

Je suis restée. Et j’ai aimé le côté chaotique de CDE, parce que faire les choses un peu tout croche, ça me plait.

Durant ma vie paraguayenne, j’ai sué jusqu’à ma dernière goutte d’eau quand j’ai fait un sweat lodge amérindien dans la jungle, toute nue. Je suis devenue végétarienne, me suis fait arrêter pour possession de stupéfiants, ai découvert le téreré et la vie dans un contry comme on appelle ici, ou une gated community, comme on l’appellerait dans un cours de géo à l’UQÀM.

J’ai parfois senti que j’étais l’image vivante d’un stéréotype tout droit sorti d’un blockbuster. Avec mes cheveux blonds et mes yeux clairs, j’incarne l’American dream – que je le veuille ou non. Lutter contre ça, c’est comme faire un combat extrême contre George St-Pierre, c’est perdu d’avance. Même si j’ai pas une maudite cenne, j’ai la face d’une Canadienne.

Un matin, je suis partie vers Rio de Janeiro pour écrire un article (non, je ne suis pas juste un peu hippie, je suis aussi journaliste). Mon retour prévu une semaine plus tard, j’ai laissé une partie de mon peu de choses chez une amie. J’ai pris un bus vers la Cidade Maravilhosa.

Je ne suis pas revenue au Paraguay.

Mon sac à dos était encore plus léger et moi, de moins en moins Canadienne. En restant au Brésil, j’ai dit chau à mon billet d’avion de retour. Sans hésitation.

Rio, le foot et les singes hurleurs

Je suis arrivée à Rio trois mois avant le Mondial de football de 2014. Il y avait une effervescence incroyable : la ville était excitée et se voyait déjà championne. Pendant ce temps, ça pacifiait les favelas à coups d’interventions armées. À voir les tanks et les équipages camouflés dans les rues, je me croyais parfois en Irak.

Le jour de la Saint-Valentin, quand je livrais des roses en moto avec Walter, on a croisé des blindés.

“Mais qu’est-ce qui se passe?”

“Oh non, rien. C’est normal ici.”

Un mois et demi plus tard, fin mars, la police de Rio et l’armée brésilienne entraient, à l’aube, dans le complexe de favelas de la Maré, peuplé de 130 000 habitants. Quinze blindés, 4 hélicoptères, des milliers d’hommes armés. Boum. Méchant déploiement militaire pour une “pacification”.

Durant ces moments-là, je me sens Canadienne. Quand je pense à toutes les fois où j’ai oublié de barrer mon appart à Montréal! De mon pays, j’apprécie le côté un peu village, un peu Bisounours, comme diraient les Français. Je peux marcher seule la nuit, sans écouter chaque son afin de m’assurer que personne ne me suit. À Rio, tu peux carrément laisser ta peau au coin d’une rue. Pas parce que les Cariocas sont plus violents que les Montréalais, la culture n’a rien à voir: c’est le mélange explosif entre riches et pauvres. J’en ai pas vu beaucoup, des villes où dans le même quartier, l’un vit dans une tour dorée avec vue sur la plage de Copacabana, tandis que son voisin, agrippé à la montagne, vit sous un toit en tôle qui prend l’eau.

À l’époque, le coût de la vie à Rio était quasiment le même qu’à Paris. Il n’y avait plus un logement de disponible. J’ai donc habité trois mois dans le dortoir d’un hostel de Santa Theresa, puis un mois dans une favela. Après, je me suis tannée de la ville. J’ai déménagé mes flûtes sur une île tropicale. Au même moment, le Brésil se faisait clancher 7-1 par l’Allemagne.

Et j’ai rencontré Juan.

Après avoir rédigé quelques articles, traversé une partie du pays sur le pouce, fait de la plongée dans les mêmes eaux translucides que Jacques Cousteau et appris que les singes hurleurs de Ilha Grande crient vraiment très fort, j’ai conclu qu’il était temps de partir. Après six mois au Brésil, je suis devenue Argentine. Cette fois, on était deux.

Plus de photos de favelas brésiliennes.

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