Depuis que j’ai acheté une pôle « de danseuse »

Éric Lapointe, Allan Théo et la prise de pouvoir

La semaine dernière, j’ai écrit que j’avais déjà brièvement envisagé faire un trip à trois avec un garçon que je ne connaissais pas. Certaines personnes s’en sont trouvées légèrement choquées et je m’en avoue surprise. Je me demande ce qui dérange, là-dedans. Une sexualité féminine vaguement polissonne? Un manque volontaire de pudeur? Un discours qui se veut décomplexé?

Dans tous les cas, j’aimerais profiter de l’occasion pour offrir à ceux que ça intéresse l’argument ultime pour me slutshamer. C’est cette semaine que je crache le plus gros morceau : dans ma chambre, il y a une pôle. Une pôle comme celle qu’utilise une danseuse. Pourquoi dans ma chambre? Parce qu’il n’y avait pas de place ailleurs. Pourquoi une pôle? Par un drôle de hasard.

À une époque pas si lointaine, j’étais recherchiste pour une émission de télévision qui incluait Éric Salvail et des archives télévisuelles. Dans le cadre de ce show de variétés, on a eu l’excellente idée de recréer le vidéoclip de Tendre fesse avec Éric Lapointe lui-même. On a donc installé des pôles partout en studio et invité des femmes à y faire des acrobaties. Ti-Cuir chantait pendant qu’un paquet de jambes lui spinaient au-dessus du crâne. Il avait l’air d’un aigle sous une pluie de fourches. C’était finalement aussi érotique que les paroles de la toune.

“Le génie coïtal / Génie c’est génital”
(NDLR: The fuck?)

Mais moi, je m’en foutais un peu d’Éric. Toute mon attention était portée sur une seule personne. Une des femmes se démarquait particulièrement. Elle semblait voler, gracieuse et rayonnante malgré sa ploune serrée contre un poteau.

C’était honnêtement impressionnant.

Après l’enregistrement, j’ai osé l’interpeler :
— C’est fou, ce que vous faites!
— Tu pourrais faire pareil.
— Euh, je ne pense pas.
— Je te donne un cours gratuit, tu vas voir! Passe à mon studio, la semaine prochaine.

Elle enseignait le pole fitness et mes collègues venaient d’entendre cette importante information. J’étais faite.

Sous la pression de mes pairs (et parce que je refuse rarement une invitation), j’ai accepté son offre. Sept jours plus tard, à mon plus grand étonnement, j’avais la tête par en bas, les bras en croix et tout ce qui me retenait à un bout de métal étaient mes cuisses fermement enlacées. Je criais de peur, mais je vivais quelque chose de grand: je prenais enfin le dessus sur mon corps.

Je ne sais pas faire une pirouette, je ne fais aucun manège qui implique que ma tête soit à l’envers, j’ai le vertige, la force de mes bras est l’avant-dernière du top 600 de mes qualités et j’ai la sensualité de Gino Chouinard. Mais là, LÀ, je faisais un truc assez impressionnant avec mon corps et à défaut d’être gracieuse, le miroir me retournait une image assez satisfaisante de ma personne (j’avais une face rouge et bouffie, des yeux exorbités, des lèvres pincées par l’effort – j’étais pas pire).

Quel sentiment fantastique!

Après une heure d’exploits, je suis sortie du studio de pôle pour me rendre directement au studio d’enregistrement de l’émission-avec-Éric-Salvail-et-des-archives. Et c’est une femme nouvelle qui a poussé les portes de TVA, ce soir-là. Une femme étonnée par des capacités physiques qu’elle ne soupçonnait même pas. Une guerrière. Si bien que j’ai chillé sur un divan sur lequel dormait aussi le chanteur Allan Théo. Comme si de rien n’était. Comme si c’était dans l’ordre normal des choses de chuchoter pour ne pas réveiller le dude qui chantait Lola dans mes rêves érotiques de préadolescente. Une guerrière, je vous dis.

De fil en aiguille, accro à la prise de pouvoir, j’ai voulu devenir meilleure et j’ai fini par acheter ma propre pôle. C’est le genre de trucs qu’on peut magasiner en ligne (j’imagine qu’on en trouvera bientôt des gossées à la main sur Etsy). Comme je suis aussi manuelle que forte, c’est mon beau-père qui l’a installée. Oh, il aurait pu me juger! Il m’a plutôt sagement dit : “Je ne trouve pas que c’est un sport plus étrange que de courir après une puck de hockey.”

J’aimerais que tout le monde réagisse ainsi, mais le fait est que ça perturbe beaucoup de gens.

On assume étrangement que sous un prétexte sportif, j’utilise véritablement la pôle pour exciter la gent masculine. Or, quand j’ai écrit que j’avais la sensualité de Gino Chouinard, je me surestimais. J’ai honnêtement le charisme érotique de Claude Poirier. Alors non, je ne “danse” pas pour exciter qui que ce soit. Par contre, je spin, je grimpe, je me garroche pour bouger, passer le temps et me faire des bleus en sacrant.

Objet de jugement spontané pour plusieurs, la pôle devient rapidement objet de fascination pour quiconque la voit de près. Combien d’hommes chaudailles ont tenté de faire le drapeau avant d’échouer misérablement? Combien d’amies ont souhaité apprendre un truc avant de s’excuser d’avoir cru que c’était facile? Combien d’enfants ont été ébahis devant la présence d’un “poteau de pompier” dans un 5 et demi?

Pour chaque commentaire qui flirt avec le slutshame adressé à celles qui détiennent une pôle, il y a au moins cinq sourires. Honnêtement, ça en vaut la peine.

Depuis que j’ai acheté une pôle “de danseuse”…

  • Je suis convaincue que personne ne me jugerait si ladite pôle était installée de façon horizontale plutôt que verticale.
  • Mon appartement se transforme en cirque des pauvres à chaque fois que je reçois.
  • Je suis la tante cool qui habite dans une caserne.

Pour lire le texte la semaine passée de Rose-Aimée: Depuis que le commis de la SAQ m’a proposé de faire un trip à trois

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