Leland Francisco

Décompte dans les décombres

Du plus loin que je me rappelle, j’ai toujours détesté les décomptes de fin d’année.

Enfant, le réveillon du 31 se passait généralement chez “Gemmâ”, la sœur de ma grand-mère. Les mains crispées sur mon verre de Canada Dry (mon mousseux à moi et ma seule consolation),  j’anticipais ce moment où les grands allaient crier, s’approcher en titubant, baragouiner des trucs incompréhensibles (Du-chuk-chet-dans-tes-jétudes-ma-chouette!), me faire subir leur haleine de gin, leur parfum pas subtil pis leur face mal rasée. J’essayais tout spécialement d’éviter la tante Colette qui se donnait vraiment dans le punch, perdait facilement l’équilibre et avait du Spraynet avec des brillants qui se retrouvaient inévitablement sur mon beau linge propre.

Aujourd’hui, les maudits décomptes me foutent toujours le cafard, je n’aime pas qu’on insiste sur ces secondes qui s’égrainent comme une vieille biscotte et qu’on m’insuffle ce faux sentiment d’urgence menant à la traversée du mur invisible…

Le décompte me force à faire un bilan en accéléré et me ramène inévitablement dans les décombres d’une année teintée par la tyrannie de la routine :

10… heures par jour environ, le temps passé devant les écrans pendant les vacances.
9… billets de retard pour mon enfant depuis le début de l’année scolaire.
8… heures de sommeil dont j’ai besoin pour être agréable avec mes congénères.
7… fois dans l’année où ça m’est arrivé de dormir un nombre d’heures convenable.
6… centaines de fois où j’ai dû répéter « Dépêche-toi Tit-enfant! »
5… « dates » plates où le sexe était hygiénique plus qu’autre chose.
4…  rêves érotiques pathétiques mettant en vedette le gars du département des finances à la job. Ah aussi, 4 fois cette année où je me suis retrouvée au resto avec un extrait de conifère, de sureau ou de lichen dans mon assiette.
3… fois où j’ai essayé de faire des smoothies verts qui ont finalement viré au brun pis qui goûtaient le cul, même si je les mettais dans un pot Mason. Et puis, 3 contraventions pour un parcomètre échu.
2… fois où j’ai utilisé ma mijoteuse, oui, cet outil qui devait révolutionner ma vie familiale.
1… BREAK POR FAVOR!?!
0… euh… gastro contractée depuis le début de l’année scolaire, yeah!!!!

Faux cri de joie. Champagne !!!

Pourquoi devrait-on tant se réjouir de cette nouvelle année supposément remplie de promesses ? Quand dans le fond, j’ai l’impression que les jours s’empilent, calqués les uns sur les autres. Trop souvent, je refais machinalement les mêmes gestes, aux mêmes heures et redis les mêmes paroles, sur le même ton.

Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche : mantra de l’ordinaire qui nous hypnotise et nous écrase avec le poids de sa répétition.

Saoule, j’assiste au clonage de mes jours.

En 2015, j’aimerais tirer sur le frein d’urgence et sauter en bas de cette grande roue du quotidien qui tourne à spin.

Avoir plus de temps.

Je me souhaite, je nous souhaite du temps.

Du temps pour infuser des herbes et des fleurs et aussi pour nous infuser nous-mêmes. Pour s’immerger dans du liquide chaud et diffuser son essence. Du temps pour retrouver ce qui brûle à l’intérieur et rester avec, juste un peu, sans zapper, même si c’est inconfortable, pour voir ce que ça fait. S’arrêter et observer.

Avoir le vertige, se sentir vulnérable et voir la beauté. La beauté en nous, chez les autres et sur le balcon.

Rencontrer et toucher de vrais arbres, de vrais oiseaux, de vraies personnes. Dire des paroles prononcées avec l’intelligence du cœur et sourire, sincèrement.

Je nous souhaite aussi un peu de peur et un grain de révolte, celle qui nous donne la force de nous lever, de ne pas tout accepter et d’inventer.

Je souhaite que nos rétines scintillent et que nos cœurs soient ravis.

Bonne année 2015!

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