De la pudeur à 300 $ l’heure

Mélodie Nelson a été escorte pendant ses études en littérature à l’Université. Nous lui avons demandé de voir le film Jeune et Jolie, de François Ozon, et de nous raconter ses impressions.

Jeune et Jolie, comme le nom d’un magazine pour adolescentes, raconte une année dans la vie d’Isabelle, qui décide de devenir prostituée et apprivoise amour et sexe, le temps de quatre saisons, traversées de chansons de Françoise Hardy. Le film m’a fait penser à moi, quand j’avais de petits seins et que des mecs plus vieux les caressaient ou les mordillaient pour cent dollars.

Été – L’amour d’un garçon
Pour elle, ça commence à la plage, avec sa bouche plus jolie que la mienne, son cou, plus long, ses épaules, pas aussi frêles. Quand j’avais dix-sept ans, je n’étais déjà plus vierge depuis trois ans. Je ne pensais pas devenir pute, je pensais surtout à tout ceux qui ne tombaient pas en amour avec moi, je pensais à ceux qui me donnaient leur bouche pour que je les maquille avec mon rouge à lèvres. Elle, la Isabelle de Jeune et Jolie, à dix-sept ans, elle était vierge. Elle aimait un Allemand, un amour de vacances, un amour qui ne dure pas longtemps, un amour qui l’a prise, juste avant, juste avant ses dix-sept ans, juste avant qu’elle décide qu’elle voulait ça, qu’elle voulait quelqu’un qu’elle ne connaissait pas tant que ça, qu’elle voulait quelqu’un, comme ça, pour la changer, pour lui apprendre, pour la prendre pour un amour d’une saison ou un amour à trois cent euros.

« J’ai jamais vu une fille comme elle. » Moi aussi, parfois, j’entendais ça, quand on parlait de moi. Je ne l’entends plus, parce que je n’ai plus dix-sept ans. Elle est plus jolie que moi, elle se masturbe avec un oreiller entre les jambes, et elle n’a plus peur de rien, comme le suggère la chanson de Françoise Hardy, devant un gâteau d’anniversaire.

Automne – À quoi ça sert
Son premier client a les cheveux blancs, le dos courbé, le visage creusé. Elle, elle est très maquillée, elle fait à la fois étudiante et femme qui se déguise en tailleur et chemisier, pour jouer. Elle dit qu’elle a vingt ans et elle joue avec ses mains, ses mains montrent sa gêne. Elle demande un verre d’eau, elle l’avale péniblement. Elle ne regarde pas l’homme qui l’interroge, qui la complimente.

Moi, j’étais moins gênée. J’embrassais dans les premières secondes, je souriais quand la porte s’ouvrait, j’étais peut-être angoissée, un peu, mais surtout enthousiaste, je riais, je voulais que l’autre soit bien, je voulais aussi montrer que j’étais bien, que j’étais vraiment là, pour ça, pas pour un verre d’eau, j’étais là pour l’argent, oui, le jeu, aussi, mais pour ouvrir mes jambes, surtout, et aimer ça.

Son premier client, il demande à la revoir. Moi aussi, mon premier client m’aimait bien. Je le rejoignais dans un motel sur la Rive-Sud trois ou quatre fois par semaine, jusqu’à ce que je saigne sur un condom. Ce n’était pas grave, qu’il ne veuille plus me voir, j’avais réussi à sauver assez d’argent pour mes cadeaux de Noël.

Je cachais mon argent dans des enveloppes, et sur les enveloppes, j’écrivais ce que je souhaitais acheter. Isabelle, elle, cache son argent sans sembler le dépenser. Elle le cache dans sa chambre, pour ne pas éveiller la curiosité de sa maman et de son beau-père. Son beau-père trouve tout de même qu’elle passe beaucoup de temps sous l’eau, à se laver.

Quand elle travaille, elle dit s’appeler Léa et étudier la littérature à la Sorbonne. Ses clients lui crient ce qu’ils veulent, caresse-toi, regarde pas ma queue, montre-moi ton cul. Un refuse de lui donner les trois cent euros sur lesquels ils s’étaient entendus, tu les vaux pas. Moi non plus, les clients, je ne les aimais pas tous, j’avais peur, au début, de tous les détester, ou de trop les aimer. J’avais alors l’habitude de tomber en amour avec tout ceux qui me donnaient leur queue. Finalement, les clients, je ne les aimais pas tous, mais ils étaient plus polis avec moi qu’avec Isabelle. Ils me payaient, me baisaient et s’excusaient souvent, quand ils m’insultaient pour mieux jouir, ou quand ils ne réussissaient pas à rester dur.

Isabelle ne fait pas que se déshabiller, elle mange avec son frère et ses parents, elle demande à son frère s’il regarde des pornos sur le net, elle va à l’école, elle s’invente une histoire d’amour quand une amie lui parle de son petit copain, et elle va au théâtre. Au théâtre, elle voit sa maman se faire caresser le visage par un ami. Cette caresse, cette tromperie, ressort plus impudique et amorale que les moments passés avec des inconnus dans des chambres d’hotel.

Hiver – Première rencontre
Ce ne sont pas que les clients qui insultent Isabelle. Sa maman, quand elle apprend que sa fille a un autre passe-temps que de fumer des clopes avec des copains, la frappe, l’appelle pute, puis mon bébé, lui dit qu’elle est dégueulasse, puis lui demande si elle utilisait des condoms, au moins.

Ma maman, quand elle a su, elle m’a dit je t’aime. Et mon père aussi, quand il a su, il m’a dit je t’aime. Si j’avais eu dix-sept ans et que j’avais vécu encore chez eux, peut-être qu’ils m’auraient trouvé un psychologue et qu’ils auraient souhaité que je choisisse l’alcool plutôt que le foutre pour me désennuyer.

Après avoir été escorte, j’ai travaillé dans un bijouterie. Quand des clients cherchaient un collier pour leur femme, j’étais heureuse de revoir des hommes, mais j’étais gênée, presque moche, à porter que des cols roulés et des pantalons mal ajustés. Isabelle, elle, est devenue babysitter, à dix euros l’heure, réduite à tenter de découvrir le mot de passe de l’ordinateur des pères pour mieux les connaître et à tenter de séduire, mutine, son beau-père. Pour en retirer quoi? Un bref amusement, des limites à dépasser, à tester, mieux se connaître, peut-être.

À une fête, Isabelle regarde une adolescente se faire embrasser et toucher par deux garçons. Quelqu’un vomit dans les toilettes. Et à un garçon, qui lui propose de venir chez lui, elle répond pas le premier soir. Qu’est-ce qui serait plus normal qu’avoir été pute? Qu’elle boive trop et s’évanouisse sur un canapé, pour que des mecs de son âge la prennent en photo et lui parlent de la grosseur de ses seins, le lundi matin?

Printemps – Je suis moi
Ce n’est pas grave, de regarder le film et de ne pas savoir, ce qui serait approprié ou non pour une fille de dix-sept ans. Ce n’est pas grave, de ne pas comprendre, ce qui pousse une autre fille à se déshabiller, sans y prendre nécessairement du plaisir. Isabelle, ce qu’elle aimait, c’était noter les rendez-vous, imaginer ses clients, découvrir les chambres d’hotel. Moi je ne voulais pas ça, pas de préliminaires, quoi, je ne voulais que le bang bang chronométré, la sueur dans les draps et la salive sur ma peau.

Le dernier regard d’Isabelle, avant le générique, est apaisé, un pâle sourire sur le visage, le menton haut. Ce n’est pas grave, de ne pas comprendre.

Cet article est présenté par Métropole Films. 

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