De la grande bouffe

Aujourd’hui, manger bien est devenu un luxe réservé à quelques privilégiés : ceux qui peuvent se vanter d’avoir leur propre potager ou de connaitre un éleveur «super sympa» qui peut les fournir en bonne viande à un prix vraiment honnête. Pas forcément les plus riches donc, mais ceux qui ont du temps.

Du temps pour faire pousser des légumes, pour se rendre à cette fameuse ferme le dimanche matin, pour cuisiner ou tout simplement pour réfléchir. Parce que quand on y pense, il est difficile ne pas avoir envie de changer ses habitudes alimentaires.

Hier, par exemple, plusieurs de mes amis ont publié sur leurs fils Facebook cette vidéo :

Games of Tofu. Entre les animaux bourrés d’antibiotiques et les semences zombie, l’hiver vient et ça va pas être bombance tous les jours. On prévoit même des guerres de la faim en 2050.

Notre rapport à la nourriture est aujourd’hui bien compliqué. Considérant l’abondance comme un signe de prospérité, on refuse de se poser les limites qui seraient pourtant essentielles à l’équilibre de notre écosystème et, en même temps, on ne se salit pas trop les mains : combien d’entre nous ont-ils déjà tué un animal ou bêché la terre sous un soleil de plomb ? On s’est aujourd’hui habitués à avoir accès à un produit fini sans s’embêter du reste.

C’est cette dualité qui est au coeur du film documentaire, Le Steakhouse de Guillaume Sylvestre, dans lequel il dresse le portrait de Hugue Dufour, jeune chef québécois expatrié à New York.

Hugue incarne parfaitement l’esprit du doer à l’américaine : il fonce, ne compte que sur son travail, en espérant que ça finisse par payer. Seulement voilà, après avoir été cité par le New York Times parmi les restaurants pour lequel il valait la peine de prendre l’avion, le propriétaire de l’immeuble décide de décupler son loyer en l’espace de quelques mois. Hugue ferme, déménage et met tout en oeuvre pour ouvrir un Steakhouse mais là aussi, il fait face à la lourdeur de la bureaucratie et « aux attardés mentaux » des inspections de l’hygiène.

L’image d’une société aseptisée et mesquine est en complète opposition avec le rapport généreux et presque viscéral qu’entretient Hugue avec sa cuisine. Né à la campagne, il fait partie de ceux qui connaissent la puanteur d’une étable et la vraie couleur du sang. C’est ce qui lui a permis sans doute de saisir de manière intuitive ce que cherchaient ses clients : pas seulement du goût mais un électrochoc pour réveiller un quelque chose au fond d’eux.

Mettant en scène ses diners comme des expériences presque violentes, Hugue ravive le souvenir d’une époque où l’on ne pensait pas au lendemain, trop contents d’être encore en vie. Tout était à construire et le champ des possibles était grand ouvert.

Au beau milieu de cette nouvelle aristocratie qui se régale et se réfère de manière presque innocente à « La grande bouffe », Hugue donne l’impression, tout comme le téléspectateur, de se trouver le cul entre deux chaises.

On est enthousiasmés et en même temps mal à l’aise : parce qu’on aimerait tous profiter de cette vie où se côtoient sans cesse l’esthétique, le particulier, l’amusant et que l’on trouve juste que quelqu’un qui a du talent puisse l’exprimer sans mesure; mais que l’on vit une époque où vivre le temps présent à fond est une entreprise de plus en plus risquée, qui a un coût que l’on ne peut pas continuer à ignorer.

Comme par exemple, celui des petites mains qui s’activent dans les coulisses : « Les blancs ne veulent pas travailler » dit Hugue Dufour au milieu de son futur restaurant en chantier, duquel parmi les ouvriers on trouve surtout des mexicains. Ce qui rappelle que quelques années plus tôt, c’était un autre, Anthony Bourdain, qui affirmait que sans l’immigration clandestine, ce serait l’entièreté du secteur de la restauration aux États-Unis qui s’écroulerait.

« Les Américains sont très forts pour ça – We keep moving – ils détruisent tout, ils se rappellent de rien », lâche Hugue plus tôt en servant des huitres à des hipsters qui se dandinent. Puis il ajoute « quand ils mangent ça, ça leur rappelle l’air qu’ils respirent ». Un retour à l’essentiel en somme.

La nourriture invendue remplit les poubelles d’un festival de musique

Beaucoup aujourd’hui affirment que la seule issue possible serait de ralentir. Remplacer la quantitatif par du qualitatif. Manger peu mais aussi manger mieux, travailler moins pour avoir plus de temps, se reconnecter avec nos besoins et nos envies, et envisager ensuite le futur à tête reposée.

Bref s’octroyer le droit de rejoindre les privilégiés. Je ne sais pas vous, mais moi, c’est une révolution qui me plairait plutôt, avant d’en arriver à la guerre nucléaire et aux animaux à deux têtes.

Le SteakHouse // Bande-annonce de TOXA

En attendant le grand soir, profitez donc du seul jour où vous ne travaillez (peut-être) pas pour regarder Le Steakhouse sur Canal D le dimanche 27 avril à 21h.

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