Skylar Boushel

Dans un ring en sécurité : la lutte professionnelle comme safe space

La lutte contemporaine change : elle est de plus en plus inclusive.

– What’s the golden rule of Progress?

– DON’T BE A DICK!

C’est avec ce cri de foule que débutent les galas de la fédération de lutte professionnelle Progress à Londres, en Angleterre. Sous l‘œil bienveillant du propriétaire, Jim Smallman, cette fédération est devenue un exemple saillant de progressisme dans la lutte contemporaine.

Depuis ses débuts en 2011, Smallman débute les galas avec une conversation entre la foule et lui. Il s’intéresse à la vie des gens dans la salle, souligne les nouveaux arrivés dans la famille et célèbre les réussites des habitués (une édition bien particulière a commencé avec une ovation debout pour un spectateur régulier qui venait de terminer son Bac). Écouter un gala de Progress, c’est une expérience de communauté, une façon de vivre la lutte qui s’est perdue, dans les dernières années, sous le joug de la compagnie qui détient le monopole de la lutte professionnelle, soit la WWE (jadis la WWF).

Le coup de la corde à linge cathartique

La lutte locale, communément appelée « la lutte de sous-sol », vit une période de renaissance. Elle sort tranquillement de l’ombre jetée par la WWE pour se redéfinir en lieu de partage autour d’une expérience commune. Suite à la mondialisation de la lutte (rendue possible par les plateformes de diffusion en ligne), certaines fédérations se sont réinventées pour offrir des spectacles locaux. Dans le cadre de cette nouvelle expérience du gala de lutte, certaines fédérations ont senti une nette urgence de se défaire des archétypes plus gênants. Par exemple : l’hypermachisme chez les performeurs, l’encouragement d’une foule homophobe ou les cris sexistes habituellement associés à ce type d’événements. À cet effet, Earthbound, fédération indépendante expérimentale montréalaise, est très claire : « Au début de chaque spectacle, nous faisons une annonce dans laquelle nous expliquons explicitement que nous ne tolèrerons aucun propos raciste, transphobe ou homophobe, capacitiste, grossophobe ou de slut-shaming, en plus de n’importe quelle démonstration de comportement merdeux face à un collègue humain lors du gala. Nous faisons ça, car nos spectacles portent sur comment mieux connecter entre nous et avec la terre. Nous désirons inspirer, pas rabaisser. »

Le arm-bar de l’amitié

Earthbound Wrestling, fédération cosmique, est à des années-lumière de ce qu’on pourrait s’attendre d’un gala de lutte (sur plusieurs dimensions). Les récits que l’on suit dans cette fédération ont souvent davantage à voir avec la démolition du patriarcat et la fin du capitalisme sauvage qu’avec la poursuite d’une ceinture de championnat. L’organisation a un but très clair : utiliser la lutte et ses codes de mise en scène pour changer le monde, le rendre meilleur, plus inclusif, plus attentif, plus délicat, plus attentionné envers les autres.

L’organisation apporte aussi un kit de Naloxone lors des spectacles et ses deux lutteuses principales, Hannah et Tanya, ont suivi une formation pour venir en aide aux gens intoxiqués par le fentanyl. Earthbound fait de vaillants efforts pour inculquer les valeurs de « safe space » au domaine de la lutte professionnelle. Ce n’est pas un combat gagné d’avance, mais ça ne semble pas les décourager.

« Quand je parle de lutte à mes amis, je leur parle de Jack Sexsmith, lutteur anglais ouvertement pansexuel; de Sonny Kiss, gymnaste et danseur qui “twerk” comme Nicki Minaj; ou du match de Charlotte et Asuka à Wrestlemania. S’ils tombent sur un concours de bikinis dégradant d’il y a vingt ans, je peux leur dire : c’est pu comme ça maintenant. »

Cette tendance à l’inclusivité se fait aussi ressentir chez les lutteurs. Récemment au Japon, on a vu la réunion d’une équipe appelée les Golden Lovers, composée de Kota Ibushi et Kenny Omega (qui s’étaient séparés en 2008). Interrogé au sujet de leur orientation sexuelle, Kenny Omega, qui est d’origine canadienne, a répondu aux journalistes : « Laissez les gens penser ce qu’ils veulent. Si quelqu’un de la communauté LGBT peut s’identifier à notre histoire, s’ils se disent que les “Golden Lovers, c’est mon équipe»”, je suis parfaitement heureux avec cela. […] Je crois qu’il est important de montrer qu’au 21ème siècle, tu es le bienvenu dans un gala de lutte, peu importe si tu es gai, lesbienne, trans ou autre chose. Ta place est ici avec nous, comme n’importe quel autre fan de lutte. Tu es bienvenu(e) dans notre espace. »

Être bienvenu dans cet espace est un enjeu très important en lutte professionnelle contemporaine. Dans les récentes années, on voit un changement de mœurs assez substantifique qui provoque la création d’initiatives concrètes. L’une d’entre elles, le PWGrrrlGang, a vu le jour en tant que hashtag sur Twitter en 2016 et vise à mettre en relation des personnes voulant aller voir des galas de lutte tout en restant en sécurité. Le groupe définit sa mission simplement en annonçant que PWGrrrlGang vise à : « aider les fans de lutte marginalisés à se rencontrer en ligne et en personne. Nous nous gardons sauves et saufs, confortables et heureuses/heureux. Tous inclusifs. Tous ensemble. » Cette initiative s’est rapidement vue transformée en organisme à but non lucratif qui s’affilie avec des galas afin d’offrir à des gens un endroit sécuritaire pour vivre l’expérience in situ d’un gala de lutte. À ce jour, PWGrrrlGang est affiliée à quelques fédérations états-uniennes et britanniques, mais aucune au Canada. Cette initiative transforme lentement les préjugés sur la lutte qui, ne nous en cachons pas, est davantage vue comme un lieu d’agressivité cathartique. C’est très récemment qu’on a réussi à offrir un safe space en lutte et ceci sans toutefois changer l’essence du gala de lutte avec toutes ses dimensions de défouloir, la chose qui rend le spectacle si attrayant.

Ce à quoi Marjorie Tapp, experte de la lutte contemporaine, ajoute : « Quand je parle de lutte à mes amis, je leur parle de Jack Sexsmith, lutteur anglais ouvertement pansexuel; de Sonny Kiss, gymnaste et danseur qui “twerk” comme Nicki Minaj; ou du match de Charlotte et Asuka à Wrestlemania. S’ils tombent sur un concours de bikinis dégradant d’il y a vingt ans, je peux leur dire : c’est pu comme ça maintenant. »

Le saut de la troisième corde de la conciliation

Andrew Stott, chef du talent de la fédération IWS (qui présente ses galas au club Unity, à Montréal) est un des producteurs les plus intéressants à suivre. Du point de vue de la création de l’histoire, autant que de l’expérience des spectateurs, Andrew ne laisse rien au hasard. Il possède une compréhension exhaustive des dynamiques de la lutte, ainsi que des améliorations qu’on peut y amener. Il milite pour l’inclusion et la diversité depuis des années et beaucoup des initiatives présentes dans la scène montréalaise peuvent être retracées à son travail. J’ai profité de l’écriture de cet article pour le consulter sur le sujet. Il déclare que :

«Dans un univers de structures narratives et de techniques pour raconter une histoire, tout ce qui n’est PAS inclusif n’est qu’un signe de paresse. Si tu me dis que tu es incapable de raconter une histoire dans laquelle une femme peut battre un homme et que ce soit cohérent, tu n’es pas très créatif.»

« Dans un univers de structures narratives et de techniques pour raconter une histoire, tout ce qui n’est PAS inclusif n’est qu’un signe de paresse. Si tu me dis que tu es incapable de raconter une histoire dans laquelle une femme peut battre un homme et que ce soit cohérent, tu n’es pas très créatif. La force de la lutte professionnelle comme médium, c’est que tu peux faire ce que tu veux avec tous les éléments mis à ta disposition. Tous les personnages peuvent remplir tous les rôles et tous les personnages peuvent devenir ce qu’ils veulent, car ce sont nous les créateurs de cet univers. Du point de vue affaires, ça n’a aucun sens d’exclure qui que ce soit pour des raisons autres que leur comportement irrespectueux. En effaçant les femmes ou la communauté LGBTQ+, tu réduis le nombre de spectateurs (trices). De ce point de vue, c’est positif d’être inclusif, car tu ouvres les portes aux gens qui ne connaissent peut-être pas le domaine. »

C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que la communauté d’amateurs voit le climat changer autour de la diversité en lutte. Et sur ce, Andrew Stott termine notre rencontre en m’expliquant que : « Tout le monde mérite de se voir représenté comme le héros d’une histoire. De ne pas être le héros ne veut pas non plus dire que tu n’es pas important. Une histoire est composée de plein de personnages, pas juste le protagoniste. Sans les autres personnages, il n’y a pas d’histoire possible. Finalement, les faits sont simples : si tu veux grossir comme compagnie, tu ne peux pas te permettre d’être exclusif. Davantage d’histoires = davantage de gens. Davantage de gens = plus d’argent. Davantage d’argent = plus de plaisir. Davantage de plaisir = plus d’histoires. »

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