Alexandre Sergejewski

Créateur du mois : Stanley Février

Changer le monde, une oeuvre à la fois.

Stanley Février, Longueuillois d’origine haïtienne, a d’abord été travailleur social avant de se lancer corps et âme dans l’art. S’intéressant profondément à la fragilité psychologique et physique des êtres humains, il s’interroge, à travers ses œuvres, sur l’incohérence du monde dans lequel nous vivons.

Sa toute nouvelle proposition, America…en toute impunité, exposée à la Maison de la culture de Longueuil jusqu’au 24 mars, met en lumière un enjeu dont on se croit bien souvent à l’abri : la brutalité policière. Vous pensez que nos voisins américains ont le monopole sur ce vaste problème? Détrompez-vous.

Grâce à sa créativité et à un long travail de recherche d’archives, l’homme socialement engagé et au parcours singulier offre aux visiteurs une exposition marquante et lourde de sens.

Qu’est-ce qui vous a mené à explorer cette thématique?

La mort de Pierre Coriolan, en 2017, m’a particulièrement inspiré. C’était un Montréalais aux prises avec des problèmes de santé mentale. Un jour, alors qu’il était en état de crise, il a fait l’objet d’une intervention policière musclée. Les 5-6 policiers qui se sont présentés à son domicile l’ont tellement tabassé [que la famille estime] que ç’a provoqué son décès.

Ça m’a pris plusieurs jours avant de terminer la vidéo de 4 minutes où l’on peut voir la scène. Comment se fait-il que, parmi tous les policiers présents, personne ne se soit demandé si toute cette opération était vraiment nécessaire?

Il y a aussi eu Alain Magloire, en 2014, pourchassé puis abattu par des policiers. Dans les deux cas, il y aurait eu, selon moi, d’autres moyens de les maîtriser. Et tous les agents impliqués s’en sont tirés, sans être punis pour leurs actes. La police craint-elle les personnes ayant des problèmes de santé mentale? Est-elle outillée pour faire face à quelqu’un en état de crise? C’est ce que j’ai envie de soulever cette fois-ci. Le rôle du policier, c’est de protéger le citoyen, ce qui veut dire, dans certains cas, le protéger de lui-même. Je ne suis pas là pour porter des accusations, mais pour comprendre pourquoi ces cas se présentent à répétition et pourquoi les membres du corps policier s’en sortent toujours indemnes.

Lorsqu’on pense à la brutalité policière, on pense souvent à ce qui se passe aux États-Unis. Vous avez choisi de vous pencher sur la situation ici, au Canada…

Selon CBCNews, entre 2000 et 2017, 461 personnes sont tombées sous les balles de la police au Canada. La majorité d’entre elles, 70% pour être précis, souffraient de problèmes de santé mentale. Les noirs et les personnes issues des Premières Nations sont aussi surreprésentés. À certains endroits, le pourcentage de minorités visibles tuées par des policiers est plus grand que leur proportion dans la population en général. C’est un constat qui teinte mon oeuvre. Aux États-Unis, ce sont les minorités qui sont les plus ciblées par les policiers. J’ai voulu montrer que ça se passe ici aussi! Le projet se nomme d’ailleurs « America », pour évoquer le fait qu’on n’est pas si différents de nos voisins. 

De quelle façon cette exposition est-elle participative et interactive?

De plusieurs façons. Dans une des salles, il y a un miroir près d’un cercueil, c’est une façon de faire face à notre vrai visage. Les gens pourront choisir d’honorer les victimes, dont les photos et les histoires seront affichées au mur. Ils pourront notamment déposer, devant le cercueil, des roses blanches ornées d’une étiquette sur laquelle ils seront invités à écrire le nom de la victime, le lieu, le moment de sa mort et le nom du corps policier « responsable » du décès. C’est une façon d’entrer dans une démarche d’introspection, de se voir en chaque victime.

Mais la partie la plus intéressante de l’exposition se trouve dans une petite salle où sont présentées des sculptures représentant les différents corps policiers du territoire canadien. La notion de « en toute impunité », c’est là qu’elle va se transformer. J’ai choisi de les punir… à ma façon et au figuré, bien entendu.

Vos oeuvres ont-elles toutes un aspect participatif?

Bien sûr, sinon il n’y a pas d’oeuvre. Ce qui est important pour moi, c’est d’attirer l’attention du public sur certaines problématiques et de l’amener à se questionner. Dans ce cadre, mes dispositifs servent surtout à orienter le débat. Mon précédent projet, qui est rattaché à celui-ci, est aussi très interactif. Je suis en résidence depuis le mois de septembre au studio éphémère, à Longueuil, pour le projet Color of State, où je remets encause la légitimité de posséder une arme à feu.

 

Pour honorer le souvenir des victimes des fusillades de masse qui ont eu lieu dans l’histoire récente au Canada et aux États-Unis, j’ai créé des modèles de fusils en porcelaine représentant la fragilité de notre société. Ces fausses armes sont vendues et chaque fois que les gens les achètent, ils doivent remplir le registre que j’ai conçu pour l’occasion. Du même coup, ils renoncent symboliquement à leur droit de posséder une arme à feu. L’objectif est de créer une œuvre commémorative, composée de plus de 190 848 fusils en porcelaine sans gâchette, en hommage aux victimes qui ont péri sous des balles entre 2012 et 2018 en Amérique du Nord.

La famille des victimes sont-elles au courant de ce projet?

J’ai d’abord voulu les contacter et entrer en dialogue avec eux, mais c’est délicat. J’ai l’impression que les proches ne s’en sont jamais remis. En les invitant, est-ce que je les amène à revivre leur douleur? Ça peut être très bouleversant.

Quel lien y a-t-il entre votre passé de travailleur social et votre travail d’artiste?

Ils sont indissociables! Mon travail, en tant qu’artiste, est de proposer des changements sociaux et j’espère que mes oeuvres seront des vecteurs de changement. Dans un cas comme dans l’autre, je cherche toujours à activer les consciences façon collective, sans oublier l’unicité de chacun.

Qu’est-ce qui explique cette transition d’un domaine vers l’autre?

Je crois que mon déclencheur, ç’a été une profonde douleur. L’art n’a pas toujours fait partie de moi, il a plutôt été une bouée de sauvetage en redéfinissant ce que j’étais comme personne. Au début de la trentaine, quand j’étais encore travailleur social, quelque chose était mort en moi. Je ne comprenais pas comment un humain pouvait causer tant de souffrance à un autre humain. L’art m’a sauvé. Ma première impulsion artistique, c’est quand j’ai décidé, à 14 ans, de « choisir » mes parents. Je ne comprenais pas pourquoi j’arrivais dans ce monde avec des parents que je n’avais pas choisi. Après avoir observé et connecté avec mes voisins, je leur ai demandé de m’adopter. Ils ont accepté. J’ai compris plus tard que c’était surréaliste, à cet âge, de considérer que cette démarche pouvait être une option tout à fait valable.

Pensez-vous que l’art peut changer le monde?

Bien sûr! La preuve? J’existe.

L’exposition  America…en toute impunité  est gratuite et se termine le 24 mars.

Le 23 février, le public est invité à venir poser des questions à l’artiste.

Le lien entre le nom de famille de Stanley et le mois de son exposition est un semi-hasard.

Pour visiter le site de Stanley et consulter ses projets précédents, c’est par ici.

Pour lire son mémoire de maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’UQAM, c’est par là!

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