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CPE en grève : deux soeurs en colère

Les cuisinières revendiquent leur part du gâteau.

2 décembre 2021
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C’est l’heure du lunch au CPE Tortue Têtue, rue Saint-Catherine, un établissement accueillant une soixantaine d’enfants destiné aux parents étudiants de l’UQAM voisine.

Francine Bélanger est à pied d’œuvre dans sa petite cuisine. Au menu du jour : omelette aux légumes et au fromage, pomme de terre à la grecque et salade de carottes. Plusieurs enfants pleurent en même temps, le niveau de décibel est élevé. « Je ne sais pas ce qu’ils ont aujourd’hui, sûrement novembre qui leur rentre dedans », suggère la directrice Marie-Claude, une de mes amies.

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Elle m’a autorisé à venir constater sur place le travail colossal abattu par les cuisinières en CPE, au cœur (avec d’autres collègues) des négociations entourant le mandat de grève générale illimitée en vigueur depuis mercredi dans quelque 400 CPE affiliés à la CSN à travers la province.

Le gouvernement a déjà consenti à d’importantes hausses salariales aux éducatrices, mais leur syndicat se bat présentement pour que cette hausse soit aussi étendue aux cuisinières, au personnel de l’entretien et à celui de bureau.

Une demande qualifiée de « disproportionnée » par le gouvernement caquiste, qui a indiqué ne pas vouloir recourir à une loi spéciale.

Les négociations semblent au point mort et les parents de plus de 40 000 enfants devront se débrouiller jusqu’à nouvel ordre en attendant un règlement.

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Dans l’intervalle, les sœurs Bélanger vivent ce conflit de travail de manière bien différente, mais une même solidarité les anime.

Francine, l’aînée de 58 ans, est toujours en poste dans sa cuisine puisque son CPE n’est pas affilié à la CSN.

Sa sœur Marie-Claude, 57 ans, est en grève et revient de quelques heures de piquetage.

Les deux femmes me donnent rendez-vous dans la cuisine de Francine, pendant que cette dernière commence sa vaisselle dans des nuages de vapeur.

Un premier constat s’impose : les deux sœurs – qui cumulent respectivement 30 et 23 ans d’ancienneté – sont en colère et ont besoin de se défouler.

« On a assez d’expérience pour savoir que la tâche de responsable en alimentation n’a jamais été aussi complexe. On doit ajuster nos menus en fonction des allergies nombreuses, des nouvelles normes du guide alimentaire et de ma charge de travail qui augmente sans arrêt, mais pas mon salaire », me déballe Marie-Claude, volubile, qui calcule gagner environ 29 000 $ par année. « Avec les déductions, il me reste 20 000 $ dans mes poches », renchérit-elle.

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Les éducatrices ne roulent pas sur l’or non plus, mais avec l’offre de Québec sur la table, elles passeraient d’environ 21 $ à 30 $ de l’heure au dernier échelon.

Francine, à l’instar de sa sœur, peine aussi à joindre les deux bouts. Elle doit planifier ses menus et gérer le budget d’opération à elle seule, puisque les deux femmes n’ont aucune aide en cuisine. « C’est presque impossible de prendre congé. Sais-tu ce que je fais quand j’ai un rendez-vous médical? Je rentre vers 4-5 h du matin pour tout faire ma préparation de la journée », soupire Francine, entre deux allers-retours dans la salle à manger pour récupérer la vaisselle sale.

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Et que se passe-t-il lorsque les deux sœurs tombent en vacances dans leur CPE respectif? « Ils ne peuvent pas me remplacer, alors ils font appel à un traiteur. C’est cher, pas bon, et les allergies sont moins prises en compte », tranche Marie-Claude, à l’emploi depuis six ans du CPE Rhéa, sur le boulevard Saint-Joseph.

Il faut travailler dans un CPE au 21e siècle pour comprendre à quel point les allergies alimentaires sont devenues une job en soi.

À leurs débuts dans le métier, les sœurs Bélanger avaient une seule intolérance dans leur mire : les arachides. Quelques décennies plus tard, il y a presque autant d’allergies que d’enfants. « Oeuf, soya, légumineuse, gluten, protéines bovines, etc., etc. », énumère Francine, qui doit concocter plusieurs plats par jour. Pour se simplifier (un peu) la vie, elle a décidé de servir un menu 100 % végétarien (sauf le poisson) aux enfants de son CPE.

On est loin des grilled-cheese et des pogos, mettons.

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Parce qu’en plus des allergies, il y a aussi la dimension religieuse à respecter. « Nous, on a de la viande, mais halal et pas de jambon ou de porc », enchaîne de son côté Marie-Claude, qui doit tenir compte des habitudes alimentaires des enfants de confession musulmane.

Et la cerise sur le sundae : en plus de la pression de considérer toutes ces restrictions et allergies, les cuisinières doivent encaisser pour les rares erreurs commises, la plupart du temps à cause d’une distraction dans la distribution des assiettes. « S’il y a une erreur, c’est toujours de notre faute. Un jeune s’est retrouvé deux jours à l’hôpital une fois avec EpiPen, ambulance et tout. Une cuisinière a été suspendue pour ça. Je me suis déjà fait chicaner aussi », raconte Marie-Claude.

« C’est pas rien d’être responsable de la vie des enfants! », abonde Francine, qui s’est aussi déjà fait remettre à l’ordre dans le passé à cause des allergies.

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D’ailleurs, juste le tableau des allergies placardé sur le frigo dans la pièce attenante donne le vertige. Lactose, produits laitiers, fromage, amande, tofu, yogourt : la confection des repas constitue un travail d’orfèvre et nécessite une intense logistique pour Francine.

C’est entre autres à cause d’une telle pression que Marie-Claude se dit un peu « en crisse » de voir le gouvernement comparer son travail à celui du personnel d’entretien. « Je ne veux rien enlever à ces employés qui travaillent très fort aussi, mais c’est un peu indécent de comparer nos tâches alors que je dois nourrir 60 enfants par jour, sans oublier les employés », peste la cuisinière d’expérience qui a étudié pour devenir éducatrice, avant de trouver que c’était trop prenant comme ouvrage avec ses propres enfants à élever.

Sa sœur Francine a pour sa part commencé sa carrière dans sa jeune vingtaine, d’abord comme aide-cuisinière dans la garderie de ses enfants.

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Malgré leurs critiques, elles restent très attachées à leur travail et c’est d’ailleurs ce qui les rend si amères. « On a la reconnaissance des enfants, on peut finir assez tôt et on a de l’autonomie, mais c’est désolant de voir la manière dont on est perçu aux yeux du gouvernement », déplore Marie-Claude, qui a remis son CV à jour récemment et lorgne du côté des cuisines d’hôpitaux, prises avec des pénuries de main-d’oeuvre et où les salaires sont meilleurs.

Francine aussi aime son travail, sans compter le fait qu’elle voit chaque jour deux de ses petits-enfants, inscrits à son CPE. Mais la cause de ses consoeurs grévistes est importante et justifiée, elle en a la certitude. « Ça me met mal à l’aise de ne pas pouvoir participer au débrayage, mais je suis de tout cœur avec elles », assure-t-elle en regardant fièrement sa sœur.

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Marie-Claude avec sa gang sur la ligne de piquetage mercredi.

Marie-Claude, de son côté, se dit prête à résister le plus longtemps possible dans l’espoir de faire entendre raison au gouvernement. Elle salue la solidarité des éducatrices à son égard et espère qu’elles maintiendront le cap, malgré le maigre butin de guerre dont les grévistes disposent (environ 300 dollars par semaine).

Malgré le spin gouvernemental, la cuisinière est convaincue que les parents des milliers d’enfants dont le CPE est en grève ne sont pas en otage et, au contraire, qu’ils ont réalisé durant la pandémie à quel point le travail en garderie est crucial. « Et quand on explique notre réalité aux parents, ils comprennent et sont de notre bord. Et je ne parle même pas des cas de COVID avec lesquels on doit composer au quotidien », résume la gréviste, dont l’établissement a récemment été fermé à cause d’une éclosion.

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Les deux sœurs repartent ensemble, une autre longue journée de terminée. Celle de l’une aux cuisines, celle de l’autre sur la ligne de piquetage. Ils reprendront les mêmes tâches demain matin.

Près du vestiaire, une éducatrice lit une histoire à un petit groupe d’enfants assis en demi-lune, les lumières tamisées juste avant la sieste. Le calme est revenu dans la garderie après le branle-bas du dîner.

Je vais saluer la directrice Marie-Claude, lorsque Francine passe la tête à l’intérieur de son bureau. « Ah! J’avais oublié de dire que je dois aussi faire un gâteau de fête à tous les enfants! », lance-t-elle, déterminée à ne rien oublier.

T’inquiète Francine, on avait compris que tu méritais de meilleures conditions de travail avant même de commencer l’entrevue.

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