Germain Barre

Cours d’éducation sexuelle obligatoires : témoignage d’un enseignant inquiet

C’est un sujet profondément important, peut-être le plus important, dans le développement personnel d’un être humain.

J’enseigne le français à des ados. Notre belle langue française.

Comme je leur dis chaque année, je suis bien plus qu’un professeur de français. Je suis un être humain complet, complexe, avec qualités, défauts, passions, idées. Et non, je ne passe pas la nuit couché en boule sous mon bureau, attendant jusqu’à l’aube le retour d’étudiants passionnés par le Bescherelle.

Souvent, nous discutons de l’actualité, de films à l’affiche, du dernier roman d’une jeune auteure québécoise. Ils sont allumés, les jeunes. Curieux quand on leur laisse la chance. Brillants quand ils s’en donnent la peine. On parle d’argent, de politique, de sujets délicats, de sujets importants pour qu’ils puissent devenir des adultes libres-penseurs, critiques de ce qu’ils lisent, convaincus de ce qu’ils pensent.

Néanmoins, parmi ces sujets plus difficiles à aborder en classe, il y en a un qui se distingue du lot. La sexualité.

Un sujet d’une importance capitale

Je suis le père de deux jeunes ados. Depuis leur jeune âge, nous discutons librement et sans gêne de tout aspect relié à la sexualité. Je crois qu’il est important de le faire, à leur rythme, sans forcer, avec respect et empathie. Dans un environnement contrôlé (ma famille) et selon les valeurs et les idées que je me suis bâties au fil des ans.

«C’est un sujet profondément important, peut-être le plus important, dans le développement personnel d’un être humain. À mon sens, cette importance va de pair avec un enseignement de qualité prodigué par des gens formés, compétents et aptes à composer avec tous les questionnements que peut générer ce type de contenu.»

En classe, la multiplicité des possibilités liées à la sexualité m’amène rapidement à conclure que ce n’est pas le rôle de l’enseignant de l’aborder avec ses élèves. C’est un sujet profondément important, peut-être le plus important, dans le développement personnel d’un être humain. À mon sens, cette importance va de pair avec un enseignement de qualité prodigué par des gens formés, compétents et aptes à composer avec tous les questionnements que peut générer ce type de contenu.

C’est pourquoi l’implantation brouillonne et dans l’urgence des cours d’éducation sexuelle dans toutes les écoles primaires et secondaires dès septembre témoigne à quel point nos dirigeants se foutent complètement des jeunes Québécois et de leur développement.

À qui revient la responsabilité d’enseigner la sexualité?

Si l’éducation sexuelle était réellement importante pour eux, ils n’agiraient pas de la sorte. C’est navrant de voir à quel point notre gouvernement implante des programmes sans en mesurer vraiment les impacts. Sachant qu’il n’y a plus de cours d’éducation sexuelle depuis plusieurs années, sachant que la consommation de pornographie fait office de guide pour nos jeunes, il aurait fallu engager des sexologues, du primaire au secondaire, et éduquer convenablement nos jeunes. C’est une question de santé publique, un souci de voir la future génération plus apte à vivre sa sexualité de manière saine et équilibrée. Or, ce sera plutôt la tâche d’enseignants, sur base volontaire, formés on ignore toujours comment et pendant combien de temps…

Les enseignants, même si partout on clame qu’ils seront formés pour donner ce cours, ne sont pas les meilleures personnes pour éduquer nos jeunes en matière de sexualité.

Les sexologues, les infirmières et les psychologues le sont. Mais ces dernières coûtent cher.

Conclusion? On veut économiser au détriment d’une éducation sexuelle de qualité.

C’est le message envoyé à tous les jeunes Québécois. On veut vous enseigner la sexualité, oui, mais on se fout pas mal de la façon de le faire, peut-on lire entre les lignes.

C’est le message envoyé à tous les jeunes Québécois. On veut vous enseigner la sexualité, oui, mais on se fout pas mal de la façon de le faire, peut-on lire entre les lignes.

Pourquoi ce cours est-il à ce point important? Et pourquoi la manière dont il est implanté dans les écoles me révolte? Parce qu’en cette époque de #moiaussi et de prise de conscience collective de ces phénomènes importants, l’école québécoise manque totalement le bateau. Pire encore, elle nuit aux efforts, aux progrès que la société produit dans ce tumulte de prises de parole nécessaires, mais jamais évidentes.

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#moiaussi, catalyseur de changement, mais pour qui?

Je sais que tout grand changement se fait rarement dans le calme et la sérénité. Souvent, ça fait mal, ça grince, ça déchire. Cet automne, j’observais mes amis, ma famille, les commentaires sur les réseaux sociaux, et je me prenais à penser à ceci : et les jeunes? Mes étudiants? Que pensent-ils de toutes ces questions liées au #moiaussi? J’ai donc voulu connaitre ce que la future génération avait à dire sur cette question.

Une de mes collègues a créé, il y a quelques années, un cours à option concernant la sexualité. Un cours réservé aux étudiants de 5e secondaire. C’est aussi une sexologue de formation. Je me suis donc invité dans ce cours très en demande pour discuter avec les élèves.

D’entrée de jeu, je dois vous expliquer mes intentions. Les cours d’éducation sexuelle revêtent une importance particulière, selon moi. Je m’explique. Dans tout ce que j’ai lu, vu, entendu concernant l’importance pour les femmes de dénoncer leur agresseur (ce qui est un acte de grand courage), on ne mettait l’accent et la pression que sur la femme et son « devoir » de parler. Ce que je trouve très pernicieux. Parce qu’en disant cela, on valide l’agression en disant qu’elle a été, est et sera toujours là et que c’est aux femmes d’être fortes et courageuses.

Tout le fardeau sur les épaules des femmes. Encore.

Autrement dit, au lieu de seulement dire aux femmes de dénoncer et dire non, il faudrait aussi et surtout apprendre aux hommes à agir convenablement au lieu de toujours remettre la responsabilité sur la victime.

Autrement dit, au lieu de seulement dire aux femmes de dénoncer et dire non, il faudrait aussi et surtout apprendre aux hommes (quand je dis « hommes », je fais référence au fait statistique qu’il y a plus d’hommes agresseurs que de femmes, mais l’homme n’est pas obligatoirement l’agresseur, cela va de soi) à agir convenablement au lieu de toujours remettre la responsabilité sur la victime.

S’attaquer au problème à la source et non pas attendre que la situation arrive. Oui, c’est un gros mandat, mais une éducation sexuelle de qualité me semble une avenue plus saine que de trouver normal le geste de dénonciation.

Au fond, apprendre aux hommes, aux jeunes hommes, à mon fils, à mes étudiants, à respecter un refus, à contrôler leurs élans, à démontrer de l’empathie (oui, ça s’enseigne). Dans nos maisons et dans nos écoles. Peut-être cela prendra-t-il deux générations? Peut-être est-ce ambitieux, voire naïf, mais je veux y croire.

Et je reste malheureusement lucide; ce n’est pas en implantant de la sorte le cours d’éducation sexuelle cet automne que ma vision se concrétisera.

La face cachée de #moiaussi

Bref, comment s’est passée ma discussion avec ce groupe d’élèves? Un beau moment empreint de vérité, d’échanges, où les uns les autres nous apprenions à revoir nos conceptions, nos idées. Je les ai sentis ouverts à la confidence et surtout touchés de voir qu’un adulte, un homme, de l’âge d’être leur père, s’intéressait à ce qu’ils vivaient, à ce qu’ils pensaient.

Mais la plus grosse révélation est apparue à la fin de notre échange. Quand nous avons discuté de la notion de consentement. J’ai ressenti un pincement au cœur. Un gros. Celui qui te fait dire que la route sera longue et ardue pour qu’un vrai changement s’opère dans nos relations.

Quand je leur ai demandé si c’était simple et facile pour eux de dire non à quelqu’un d’insistant dans une soirée, un bar, bref, lorsqu’une personne rencontrée depuis peu de temps leur faisait des avances dont ils n’avaient pas envie, ils m’ont tous dit spontanément que c’était simple et facile de dire non. Qu’ils se sentaient très forts et en droit de refuser, que leur consentement était une ligne franche et définie. Voilà qui me rassurait et témoignait du grand pas que cette génération est en train d’accomplir.

Ma joie fut de courte durée.

Un par un, ils m’ont avoué, parfois clairement, parfois à demi-mot, que dire non à son copain, à sa copine, est beaucoup plus difficile, voire impossible. Que la relation exigeait, selon eux, une sorte de pacte non écrit : on ne refuse pas vraiment les avances de son amoureux/amoureuse.

Quand j’ai posé la même question aux élèves qui étaient en couple, j’ai vu leur regard changer, leur confiance devenir beaucoup plus friable. Et là, un par un, ils m’ont avoué, parfois clairement, parfois à demi-mot, que dire non à son copain, à sa copine, est beaucoup plus difficile, voire impossible. Que la relation exigeait, selon eux, une sorte de pacte non écrit : on ne refuse pas vraiment les avances de son amoureux/amoureuse.

On ne veut pas blesser.

On ne veut pas faire d’histoire.

On ne veut pas le/la perdre.

On ne veut pas être l’agace.

C’est là que j’ai ravalé. C’est là que je me suis dit qu’on ne parlait jamais de ce genre de consentement-là à l’école et trop rarement dans les médias. Que ce dernier est beaucoup moins spectaculaire qu’un Harvey Weinstein dans une chambre d’hôtel. Que cette violence sexuelle et relationnelle du quotidien, elle ne fait pas les manchettes, ne génère pas de clics.

Défaire les noeuds

Et pourtant, le mal qui gît se trouve bel et bien là.

Je suis sorti de cette classe en me disant qu’il faut absolument apprendre à nos enfants, gars comme filles, à refuser si le cœur et le corps n’y sont pas, à dire non. Et pas seulement aux agresseurs de passage, mais à notre chum, notre mari. Que cela fasse une semaine ou trente ans qu’existe la relation.

Il ne faut pas seulement léguer de l’argent à nos enfants dans nos testaments. Il faut leur offrir une vie meilleure.

Je marchais dans le corridor en réalisant que toute cette question de la sexualité, la nôtre comme celle du couple, est vraiment complexe, mais importante.

Qu’il faut défaire les nœuds qui tiennent dur depuis des siècles.

Des siècles de devoir conjugal.

Des millénaires d’amour tordu et compliqué.

Le chantier est immense.

Mais il en vaut la peine.

Il ne faut pas seulement léguer de l’argent à nos enfants dans nos testaments.

Il faut leur offrir une vie meilleure.

Une sexualité saine, égalitaire, sans tabou, vraie.

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