Confessions d’un ancien dealer de drogue

« Par soir, on pouvait dépenser 5000 $ ou 6000 $ dans les bars. Nos affaires roulaient bien. »

Au-delà du petit dealer de shit qu’on a tous connu au lycée, la vocation de vendeur de drogues amène son lot de stress et de péripéties. Comment en arrive-t-on à rejoindre les hautes sphères de cette périlleuse profession ? Quels sont les dilemmes moraux qui en découlent ? C’est ce dont nous discutons avec Félix (le prénom a bien sûr été changé), ancien vendeur de stupéfiants repenti depuis une dizaine d’années.

Pour commencer, qu’est-ce qui t’a mené à vendre de la drogue ?

J’avais un pote qui fourguait pas mal. Je le suivais comme chauffeur, sans vraiment avoir l’idée d’en vendre moi aussi. Ça ne me tentait pas. Mais quand je suis revenu de l’Ouest canadien, j’avais besoin d’un taf, car je voulais retourner à l’école. Lui venait de rencontrer une fille qui n’était pas trop d’accord avec son choix de vie. Il cherchait quelqu’un à qui déléguer certaines affaires, et je me suis proposé. Dès que j’ai pris ça en charge, j’ai constaté qu’il y avait une longue liste de gens qui ne le payaient pas. Je lui ai dit : « Ça marche pas… Les mecs se foutent de ta gueule. Si ça se sait, t’as plus de crédibilité puis on finit par penser que t’as pas de couilles. » Je me suis donc occupé de ceux qui payaient pas. Certains devaient des grosses sommes, 10 000$ parfois. S’ils avaient pas le cash, je m’assurais au moins qu’ils n’achètent pas ailleurs.

As-tu dû utiliser la force pour arriver à te faire payer ?

Dans les cas extrêmes, c’était pas moi. C’était deux gros gars qu’on surnommait « les pattes d’ours », car ils avaient des mains grosses comme mon visage (rires). Ils rentraient chez le gars, lui foutait une volée, puis après, ils se barraient en prenant tout ce qu’ils pouvaient : une télévision, une PlayStation… Mais ça, c’était vraiment en dernier recours, quand on savait qu’on pourrait pas se faire payer. Autrement, moi, je me suis impliqué souvent et j’ai donné quelques baffes pour faire passer des messages. J’ai fait des tours de char avec des clients qui payaient pas, en les rentrant sur la banquette arrière avec une batte de baseball. Je me souviens qu’une fois, un client endetté m’a laissé un message sans faire exprès sur lequel il disait qu’il voulait me faire les poches. J’ai appelé un de mes potes plus violent que moi, et on l’a rentré dans un char deux portes en lui foutant un coup de batte dans le sternum…

Si on met de côté la violence et la collecte, à quoi ressemblait ton mode de vie à ce moment-là ?

C’était complètement ouf. On passait notre journée à faire des livraisons et, le soir, on sortait puis on gâtait notre équipe. Par soir, on pouvait dépenser 5000$ ou 6000$ dans les bars. Nos affaires roulaient bien.

Que vendais-tu exactement ?

De tout, sauf de la cocaïne. Surtout des médocs et de la beuh et, de temps en temps, des champignons hallucinogènes et du shit. On était chanceux, car à ce moment-là, dans notre ville, les Hells Angels étaient partis, et il y avait personne qui faisait la loi. Aujourd’hui, ce serait impossible d’être aussi indépendant… À un moment donné, on nous as dit que c’était pas notre territoire, mais on était réglos. Les droits pour les pilules qu’on achetait à Montréal étaient payés au crime organisé. Ça nous arrivait parfois de doubler le milieu en allant acheter du speed artisanal, mais on l’a pas fait souvent, car le truc sentait la pisse de chat (rires). C’était assez relou à traîner dans les caisses.

Consommais-tu beaucoup de drogues à l’époque ? Respectais-tu la règle officieuse stipulant qu’il est interdit de consommer sa propre marchandise ?

Pas vraiment (rires). Je consommais pas mal. Je te dirais que cette règle-là, c’est plus pour la coke. Ça coûte tellement cher que si tu en prends, tu finis par bouffer ta marge. Nous, on achetait nos pilules à 1$ ou 2,50$, donc il n’y avait pas trop de risques.

Est-ce que c’est pour ça que tu refusais de vendre de la cocaïne ? Pourtant, c’est assez lucratif…

La coke, c’est vraiment un truc à part. C’est un approvisionnement complètement différent. Et, on ne voulait pas aller jouer là. Il y avait déjà des dealeurs dans notre ville, et on n’avait pas les contacts qu’il fallait.

Autrement, est-ce que tu te mettais des lignes à ne pas franchir avec les clients ? As-tu fait face à des dilemmes moraux ?

Comme dans n’importe quel commerce, tu finis par avoir des relations de proximité avec certains clients. Par exemple, quand j’en voyais un qui consommait pas mal, j’évitais de lui répondre quand il m’appelait trop rapidement pour avoir une nouvelle dose. Des fois, j’allais m’asseoir avec certains d’entre eux pour leur parler, leur dire de calmer le jeu. J’essayais d’être consciencieux.

Et la police là-dedans ? Avais-tu peur de te faire prendre ?

Y’a eu deux-trois fois où j’ai eu chaud. Un soir à 3 heures du matin, on était stationnés dans un cul-de-sac près d’un parc, et il y a un policier qui nous a demandé nos papiers. Mon pote tremblait tellement que la caisse tremblait aussi ! Le policier nous a rendu nos papiers rapidement, mais sérieusement, il avait manqué une sacrée prise. Sinon, je me suis fait arrêter lors d’un contrôle d’alcoolémie avec beaucoup de matos, beaucoup de beuh, de champis, de shit. Notre chauffeur avait pas bu, mais il avait une ventouse de détecteur de radar dans la caisse. La police a eu cette excuse-là pour fouiller le véhicule. C’est comme ça que j’ai fini par être arrêté.

Quelles ont été les répercussions de cette arrestation sur ta vie ?

Ça a duré cinq ans avant que ça se tasse. J’ai dû faire un don de 5000$ à une maison pour les pauvres et puis j’ai payé un avocat 10 000$ pour échapper à une condamnation. Avant ça, il a fallu que je me prenne en main, que je montre au juge que j’avais tout arrêté et que j’avais compris la leçon. Heureusement, le soutien familial était très, très fort.

À ce jour, t’as jamais eu envie de retourner à ton ancien mode de vie ?

Non. Tu finis par vieillir. Tous tes amis raccrochent et prennent d’autres chemins. Peu à peu, ton réseau se démantèle, et d’autres viennent prendre le marché à ta place.

As-tu des remords ?

Oui. Quand tu te fais arrêter, ça crée tellement de déception au sein de ta famille. C’est quelque chose que tu ne peux pas cacher… C’est trop gros ! Malgré tout, je ne regrette pas de l’avoir fait. Je suis rentré au bon moment avec un gros pouvoir d’achat. Il y avait pas de roi dans le royaume. Et puis, il y a des amitiés qui se bâtissent à travers ça. Moi, j’ai eu la chance qu’aucun de mes amis proches ne se soit fait prendre. On a tous bien rebondi.

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Le texte original a été adapté pour URBANIA France.

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