Confessions de vol à l’étalage

Voici les témoignages de personnes qui ne volent pas pour survivre.

Pendant mes études, j’ai travaillé dans la vente au détail de nombreux étés. J’étais étonnée du nombre de tags antivol qu’on retrouvait dans les cabines d’essayage ou par terre dans le magasin.

J’ai reçu quelques formations pour apprendre comment gérer les cas de vol à l’étalage. Il y a bien deux choses que j’ai apprises : 1) ne vous fiez pas aux apparences, même les bourgeois(es) volent et 2) trustez pas les poussettes, sérieux, on peut cacher tellement de trucs dans une poussette. Il y a même des gens qui entraient avec des sacs qui démagnétisent la marchandise, t’as qu’à voir!

Ici, je ne parle pas de gens qui volent par nécessité, pour leur survie, ou parce qu’elles se retrouvent dans une situation financière vraiment précaire.

Ici, je ne parle pas de gens qui volent par nécessité, pour leur survie, ou parce qu’elles se retrouvent dans une situation financière vraiment précaire. Je parle de personnes qui font ce geste pour des raisons bien personnelles. Lorsque j’en ai parlé autour de moi, je me suis rendu compte à quel point le vol était fréquent dans un moment ou à un autre de la vie des gens. Certains diront que je me tiens juste avec des bums, mais je vous assure que c’est pas le cas. 

Et j’ai voulu comprendre ce qui pousse ces personnes à voler.

La fougue de la jeunesse

On a tous eu un ou une amie qui volait des chips au dep’ ou des vêtements au H&M lorsqu’il/elle était jeune. La plupart des gens avec qui je me suis entretenue parlaient du rush d’adrénaline que ça leur procurait à une époque plus compliquée de leur vie et ils me racontaient le contexte social particulier en lien avec le vol.

« Moi, je faisais ça parce que c’était une mode, m’explique Sophie* en me parlant de son secondaire. On se montrait qui avait volé le plus en sortant. »

Pour ce qui est d’Étienne*, c’était plutôt par ennui qu’il allait voler au magasin du coin. « Je viens d’une petite ville. Là-bas, y’a jamais grand-chose à faire et c’est facile tomber dans le vice et les mauvais coups quand y’a pas d’adultes pour te tenir occupé », explique-t-il. Son truc à lui, c’était plus le vandalisme, mais avec ses amis, ils se sont mis au vol à l’étalage pendant un moment. « On allait dans des magasins à rayons et on volait toutes les gogosses que nos parents nous refusaient quand on était petits : des figurines, des cartes de hockey, des pistolets à eau, des niaiseries comme ça. Après ça, on s’amusait avec nos cochonneries pendant un après-midi et on y retournait le lendemain. »

Ça a duré quelques mois avant qu’ils se fassent prendre. Par chance, ils sont tombés sur une dame qui leur a demandé de rendre ce qu’ils avaient volé et de ne plus jamais revenir.

« Je voulais changer la façon de me percevoir et ça passait beaucoup par le matériel, qui véhicule certaines valeurs et certains messages à son entourage. »

Parfois, le vol fait partie d’une réelle quête d’identité. C’était le cas d’Anna* qui, à 14 ans, vivait sa première peine d’amour et de nombreux changements dans sa vie. « Comment je me l’explique avec le recul, c’est qu’à un certain point, tu as besoin d’un nouveau départ, puis c’est vraiment bizarre à dire, mais j’ai pris tous mes anciens vêtements et je me suis dit OK : ça, ce n’est plus moi, c’est plus mon identité, pis j’ai besoin de quelque chose de nouveau pour passer à autre chose, me confie-t-elle. En marketing, il est souvent question de persona quand on crée un brand. C’est un peu ce qui m’est arrivé. Je voulais changer la façon de me percevoir et ça passait beaucoup par le matériel, qui véhicule certaines valeurs et certains messages à son entourage. »

Aujourd’hui, si ces personnes ne volent plus, c’est parce qu’elles se sont trouvées, mais aussi parce qu’elles ont réalisé quelles conséquences légales les attendaient si elles se faisaient prendre. Sans compter le dossier criminel.

Voler pour dire « fuck the system »

Mais j’ai aussi parlé avec des gens qui volent encore. Et pour certains d’entre eux, voler est un geste de protestation. C’est leur façon d’exprimer leur dégoût pour le système capitaliste qu’ils trouvent injuste. 

« Je fais ça parce que ça me permet de manger des aliments de qualité supérieure. Et payer 22$ pour une robe du Forever 21 au Village des Valeurs, c’est indécent », m’explique Julie*.

C’est la même chose pour son amie Marie*. Toutes deux s’inscrivent dans un mouvement anti-capitaliste et n’ont aucun problème à voler dans de grands magasins tenus par des multinationales. « Parce que j’ai besoin de bobettes, mais American Eagle n’a pas besoin de mon cash », dit-elle avec beaucoup d’assurance. 

« Des fois, je change les étiquettes quand je trouve que les prix n’ont pas de sens. »

Dans la même veine, il y a le switch d’étiquettes. En gros, on décide ce qu’on paye. « Des fois, je change les étiquettes quand je trouve que les prix n’ont pas de sens », indique Camille*. Une tactique qu’elle utilise surtout dans de grands magasins ou dans les friperies dont les prix sont trop chers, selon elle, pour des biens donnés qu’ils ont reçus pour aider les personnes démunies. « C’est du vol éthique », affirme-t-elle.

Dans la tête d’un voleur 

Différentes raisons peuvent mener quelqu’un à voler, explique le psychologue Bruno Fortin. Ça peut être pour se faire justice dans une situation que l’on considère injuste ou encore dans un contexte de pression sociale pour savoir qui est game de le faire.

Par contre, quand le vol devient impulsif, on peut parfois faire face à un cas clinique de kleptomanie. « C’est vraiment une impulsion. Les gens sont poussés à faire ce geste-là à répétition, c’est plus fort qu’eux, c’est pas nécessairement quelque chose qu’ils souhaitent. Il y a une tension qui précède le geste et il y a un relâchement de la tension par la suite. C’est compulsif et on se trouve dans la sphère psychiatrique », explique le spécialiste.

« Pour elle, c’était un peu l’équivalent d’un suicide social. C’était comme une façon de se forcer à changer des choses dans sa vie ».

Dans un article qu’il a écrit sur le sujet, il parle d’une patiente de 53 ans qui volait à la suite des périodes de douleurs physiques et de stress, de changements de médications, ainsi qu’au deuil important de son mari. « Pour elle, c’était un peu l’équivalent d’un suicide social. C’était comme une façon de se forcer à changer des choses dans sa vie ».

Il me parle aussi de l’affaire impliquant le ministre Claude Charron, qui avait été arrêté après un vol au centre Eaton en 1982. Une histoire qui, entre autres, a causé son départ de la vie politique. « C’est un contexte dans lequel la pression était trop forte et c’est un geste qui a amené des changements que ces personnes s’imposent dans leur vie, parce que le statu quo était intolérable ».

* Les noms des personnes ont été changés pour préserver leur anonymat.

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