Comment transformer notre deuil en bijou  : du bracelet en cheveux humains au tatouage commémoratif

Premier article de la série « Angle mort ».

Je suis obsédée par la mort. J’ai fait de cette « passion » un livre et beaucoup de nuits blanches. Je la transforme maintenant en une série d’articles qui se penchent sur notre inévitable fin et celle de tous ceux qu’on aime. Bienvenue dans « Angle mort »! N’ayez pas peur, ça va être correct…

Quand la mort frappe, on cherche une poignée. Une façon d’attraper le ou la défunt(e), d’en garder le souvenir. Cette volonté d’éternité n’a rien de nouveau. À l’époque victorienne (1837 – 1901), on prenait les cheveux de la personne aimée pour s’en faire un bracelet ou un collier. Une pratique qui s’est depuis transformée en quelque chose de moins… je vais dire « perturbant », pour être polie.

Si on ne porte plus les poils de nos mort(e)s, on a tout de même trouvé des façons d’en garder des morceaux contre notre peau. En fait, en 2019, les bijoux commémoratifs son offerts tant dans les grands complexes funéraires que chez les artisan(e)s hippies d’Etsy. Ils sont parfois religieux, parfois pas… C’est ici que je vous montre ce collier en forme de moto dans lequel vous pouvez verser des cendres.

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Dans tous les cas, les bijoux funéraires ont pour noble mission de conserver une part d’autrui, tout en transformant un passage douloureux en petite œuvre d’art. Une pratique aussi sensible que lucrative, qui se décline de plusieurs manières. C’est pas compliqué : à chaque deuil son bijou…

De délicats récipients cinéraires

Aujourd’hui, les bijoux funéraires les plus communs sont de petits récipients pouvant contenir des cendres. Remarquez, plusieurs joaillers précisent qu’on peut y déposer ce qu’on veut : photo, cheveux, morceau de tissus, rendu là c’est à notre discrétion.

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Quand la cendre se fait matière première

Dans certains cas, la cendre n’est pas déposée dans le bijou, mais en fait plutôt partie intégrante. Je pense notamment au travail de Loïc Beaumont-Tremblay, l’homme derrière Verre Serenity, qui incorpore les cendres dans des bijoux de verre.

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Il travaillait le verre scientifique (utilisé pour l’équipement de laboratoire) depuis 17 ans quand des clients satisfaits de la durabilité de ses bijoux l’ont approché pour en faire de petites reliques. C’est à la demande de particuliers qu’il s’est officiellement lancé dans la production d’oeuvres funéraires. 

Depuis, ses clients types sont des personnes de moins de 40 ans à la recherche d’un souvenir tangible de l’être aimé. « Les gens cherchent un sens à la la mort, m’explique-t-il. Quand ils se tournent vers un souvenir, ils trouvent une valeur supplémentaire à des oeuvres personnelles qui ne sont pas génériques comme celles fabriquées en Chine. »

«Les gens cherchent un sens à la la mort. Quand ils se tournent vers un souvenir, ils trouvent une valeur supplémentaire à des oeuvres personnelles qui ne sont pas génériques comme celles fabriquées en Chine.»

Parmi les modèles proposés par Loïc Beaumont-Tremblay, il y a une galaxie où les cendres deviennent des étoiles qui brillent dans le noir, processus rendu possible grâce à un minerai. Une de ses clientes, qui a perdu son mari,  garde son collier sur sa table de chevet. Le soir, quand elle ferme la lumière, c’est comme si son amoureux la guidait vers le lit. « Les gens trouvent dans les bijoux des trucs pour faciliter un peu leur deuil », résume simplement l’artisan. 

Je pense aussi à cette ex-Montréalaise qui peut transformer une demi-tasse de cendres en un rutilant diamant grâce à des manipulations complexes qui me font regretter de ne pas avoir choisi Chimie 536. Les pierres se déclinent dans plusieurs couleurs. Elle ne sont pas données, disons qu’il faut avoir le deuil aisé, mais elles ont de quoi impressionner… 

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Des empreintes éternelles

Évidemment, la crémation n’est pas la seule avenue possible quand vient le temps de disposer d’un corps. Si la personne aimée ne vous a pas laissé de cendres, il existe d’autres options. L’une de celles qui gagnent en popularité est le bijou à base d’empreintes.

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L’entreprise française Les empreintes permet aux clients d’utiliser leur téléphone intelligent pour scanner le doigt de la personne décédée, ce qui évite de relever son empreinte avec de l’encre. Une façon toute nouvelle de personnaliser le bijou commémoratif, qui ouvre la porte à des questions intéressantes sur l’avenir technologique du deuil et la reconstitution de l’être aimé. Mais bon, c’est un article sur les bijoux ici, pas un épisode de Black Mirror… 

Le tatouage, bijou d’aujourd’hui 

Maintenant, loin du matériel, il existe une forme de bijou très prisée par les endeuillé(e)s : le tatouage. S’encrer un proche dans la peau, c’est en assurer la pérennité. Pourtant, si j’ai personnellement marqué chacun de mes deuils amoureux sur mon corps, il ne m’était jamais venu à l’esprit d’y afficher des êtres littéralement perdus. Pour découvrir le processus derrière cet ultime bijou, je me suis donc tournée vers des personnes qui le portent chaque jour.

Maintenant, loin du matériel, il existe une forme de bijou très prisée par les endeuillé(e)s : le tatouage. S’encrer un proche dans la peau, c’est en assurer la pérennité.

Certaines se tournent vers lui pour des raisons purement pragmatiques. Mitche Des Rosiers, par exemple, s’est fait tatouer en hommage à ses grands-mères parce que ses professions – cuisinière et céramiste – ne lui permettent simplement pas de porter des bijoux. D’autres le choisissent plutôt par instinct: « Cette journée-là, je suis sortie de la maison pour me changer les idées et fouille-moi comment, aller me faire charcuter le mollet m’a semblé la meilleure idée », me raconte Melyssa Elmer. « Depuis, mes tattoos en hommage à ma mère, je les regarde, je les flatte, je leur parle. Ils me rappellent tous quelque chose, un moment, une pensée. Ils m’aident autant qu’ils me rendent triste. »

Le tatouage de Melyssa.

Cet envie de se « faire charcuter » est un élan partagé. Clara Lacroix, qui porte maintenant une tasse de thé sur le bras en l’honneur de son grand-père, l’a bien connu aussi: « J’ai choisi le tatouage comme médium pour me libérer, sentir la douleur et me rappeler que je suis encore vivante. » Est-ce que dans la douleur, on ne trouve pas une certaine catharsis? 

Chose certaine, ces tatouées ont en commun un désir de souvenir. Elles se font canevas pour la mémoire d’autrui. Nathalie Couture, par exemple, n’avait jamais été attirée par le tatouage avant qu’une amie atteinte du cancer ne lui parle de la lumière qu’elle trouvait dans cette épreuve. « Elle m’a légué une magnifique leçon et je suis heureuse de l’avoir gravée en moi. » 

Nathalie Couture, par exemple, n’avait jamais été attirée par le tatouage avant qu’une amie atteinte du cancer ne lui parle de la lumière qu’elle trouvait dans cette épreuve. «Elle m’a légué une magnifique leçon et je suis heureuse de l’avoir gravée en moi.» 

Geneviève Jetté, elle, a perdu sa petite sœur. Elle m’explique en ces mots ce qui l’a poussée vers le tatouage plutôt qu’un bijou conventionnel: « J’avais besoin de laisser sa trace sur moi, parce qu’il y a un avant son départ et un après. Quand on perd une sœur, on perd aussi nos parents. On perd la légèreté d’être une famille. Il fallait laisser sa trace quelque part et je voulais m’assurer de porter cette trace tout le temps. »

Réflexion semblable du côté de Véronique Beaudoin, qui a reproduit sur son propre corps le tatouage préféré de sa sœur décédée: « J’ai gardé ses vêtements, ses meubles, ses chaussures… Ce sont tous des objets auxquels je tiens et que j’aime, mais ça reste des objets. Le tatouage, c’est une manière de l’avoir avec moi. De continuer à la faire vivre à travers moi. »

Parfois, il peut même venir consolider le deuil. À la mort inattendue d’un ami précieux, quatre copines se sont fait tatouer le même dessin. « Je me souviens d’avoir eu l’impression de tourner la page sur une période difficile, m’explique Aurélie Paquet. Sans nécessairement passer complètement à autre chose, ça m’a permis d’être soulagée. Comme si maintenant, j’étais certaine que je n’allais pas l’oublier, oublier ce qu’on a été ou ce qu’on aurait pu devenir en vieillissant tous et toutes ensemble. »

Le tatouage des quatre amis représente l’activité préférée du groupe: les retraites au chalet.

Isabelle Atkins, qui porte également cette image, ajoute : « Je pense que le choix de me faire tatouer était une façon de faire face à l’ampleur du vertige que j’ai ressenti quand Alex est mort. C’est vraiment l’aspect du deuil qui m’a le plus marquée, le fait que je ne le verrais plus jamais. Comme dans jamais, jamais. Pas comme dans je ne tomberai plus jamais en amour, parce que ça fait trop mal ou comme dans je ne boirai plus jamais, après un lendemain de veille. Un vrai jamais. Un jamais définitif. Sans équivoque. Bref, je pense que me faire tatouer quelque chose de permanent, qui serait là pour toujours, c’était une façon de calmer le vertige. C’était une étape dans le deuil, au même titre que les funérailles. D’ailleurs, nous n’avons pas de lieu où nous pouvons nous recueillir, pas de pierre tombale ni de columbarium; je pense que le tatouage joue un peu ce rôle aussi. Quand je le regarde, quand j’y touche, je me recueille de la même façon que je le ferais si j’allais au cimetière. »

À chaque deuil son bijou, que je disais…

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