Germain Barre

Comment réussir son éviction sauvage en 7 étapes faciles

Basé sur un fait vécu.

Il y a quelques semaines, Renaud Margairaz a contacté URBANIA pour nous raconter son histoire complètement rocambolesque : depuis des mois, son propriétaire tente par tous les moyens d’évincer les locataires de l’immeuble à logement qu’il occupe à Montréal pour le revendre à gros prix, soit entier, soit pour en faire des condos. Et quand on dit « tous les moyens », on pourrait ajouter « les pires ». Au fil des mois, la manoeuvre a porté fruit et plusieurs locataire, sur quelques dizaines,  ont quitté les lieux, souvent bien malgré eux. Ne reste qu’une poignée d’irréductibles (5 au moment d’écrire ses lignes) qui ne tiendront peut-être plus longtemps, tant les stratégies du propriétaire sont raffinées et efficaces.

Voici son récit, photos à l’appui.

*

Aaaaaah l’argent. Vous en rêvez la nuit et vous en voulez toujours plus ? Vous aimeriez investir dans une business qui rapporte gros ? Votre morale sait se montrer compréhensive et tolérer quelques légers écarts de conduite ? C’est parfait, nous avons le projet qu’il vous faut.

Ce petit guide saura vous aider à participer à un projet immobilier juteux : contribuer à l’embourgeoisement massif du Plateau-Mont-Royal.

Pour apporter votre pierre à l’édifice, commencez par repérer une vieille bâtisse bien placée. Plissez les yeux et regardez bien ce tas de brique : une véritable poule aux oeufs d’or ! Mais avant de pouvoir toucher le gros lot en le revendant à bon prix, il vous faudra faire “le sale travail” : faire partir tous les locataires pour rénover les appartements. La voie légale prend du temps et coûte cher… alors que faire ?

Rien de plus facile, il vous suffit de suivre ces 7 étapes :

Vivez heureux, vivez caché

Après avoir acheté la bâtisse, ne communiquez pas votre véritable identité aux locataires. Contentez-vous d’afficher sur leur porte une simple feuille d’avis de changement de propriétaire, avec le nom d’une obscure entreprise de gestion, sans numéro de téléphone. Engagez des courtiers immobiliers indépendants pour vous représenter et gérer la relation avec les locataires. Ils ne doivent pas pouvoir remonter à vous, maintenez le flou autant que possible.

Ne laissez aucune trace

Appelez chaque locataire pour leur dire que des travaux majeurs auront lieu et qu’il ont trois mois pour quitter les lieux . Prenez un ton compatissant et expliquez-leur que passer par la régie immobilière est compliqué et coûteux en termes de services juridiques. En grand seigneur, offrez-leurs 3 mois de loyer. Que faire si vous tombez sur un pénible qui connaît ses droits et qui vous demande un avis formel et écrit ? Dites-lui que vous allez lui envoyer une lettre, mais ne le faites surtout pas. Il risquerait de le contester. Ceux-là, vous les aurez à l’usure.

Laissez votre immeuble à l’abandon

Faites sentir à vos locataires que leur place n’est plus ici.

[Laissez les vidanges s’entasser pendant plusieurs semaines et arrêtez le service de nettoyage de l’édifice.]

[Personne à mobilité réduite? Merci de changer de trottoir.]

[Ne donnez plus de reçu de paiement du loyer. Et la cerise sur le sunday : déverrouillez les portes d’entrée, des inconnus de passage prendront alors l’habitude de venir y dormir.]

Faites craindre vos locataires pour leur sécurité

Avoir ôté les verrous des portes d’entrée est un bon début. Des inconnus se promènent la nuit dans la bâtisse ? Bravo !

[Continuez en laissant pendre de mystérieux fils électriques un peu partout dans les couloirs. Laissez la porte de la cave qui contient les compteurs électriques grande ouverte.]

[Obstruez les sorties de secours par du matériel pas franchement sécuritaire.]

[Enfin, montez un échafaudage de planches de bois (certifié par la CNESST) et entassez des briques au dernier étage. En effet, une tempête de vent est prévue ce week-end alors qui sait, une brique bien placée pourrait faire un locataire de moins…]

Ne leur laissez aucune minute de répit

Commencez les travaux de rénovation des appartements vacants vers 6h00. Même si la police vient, que pourra-t-elle faire contre un petit excès de zèle ? Faites vos travaux les plus bruyants tôt le matin et le dimanche. Pénétrez dans les appartements de vos locataires sans les aviser au préalable. Cumulez les petits désagréments, comme par exemple couper le câble internet des locataires.

[Faites des trous dans leurs murs. Ce qui est génial, c’est que vous êtes chez vous et que vous pouvez tout faire, vous êtes intouchable !]

[Envie de prendre un bain ? Faudra repasser…]

Intimidez avec force

Certains locataires sont des gens seuls et vulnérables ? Bingo, dépêchez votre homme de main le plus agressif et demandez-lui d’aller tambouriner à leur porte. Qu’il leur fasse signer un papier comme quoi ils acceptent de quitter les lieux. Ils l’ont signé sous l’intimidation et sans même comprendre son contenu ? Ce n’est pas grave, ils ont signé ! Bien sûr, ne leur laissez pas de double de la lettre, ils pourraient contester.

Si un locataire vous envoie une mise en demeure pour dénoncer la situation, demandez à votre avocat de tout nier en bloc et d’invoquer “une imagination fertile”. Préciser ensuite que si ce dernier parle aux médias, il s’expose à de gros problèmes. Faites régner l’omerta !

Dormez sur vos deux oreilles

De toute façon, quels sont leurs recours ? La Régie immobilière prendra de nombreux mois avant d’agir, le 311 (Arrondissement du Plateau-Mont-Royal) est débordé et ne sait généralement pas quoi faire. La police et les pompiers ont des choses bien plus graves à traiter. Et oui, vous pouvez souffler et continuer à rêver paisiblement à votre argent qui joue à saute-mouton, dans votre grande et belle maison de Westmount.

En lisant ce texte, vous vous posez probablement cette question : pourquoi ne se cherche-t-il pas un autre appartement ? Vous avez raison, je pourrais partir. Le hic, c’est que je ne suis pas seul. Mes voisins sont des personnes âgées, des gens vulnérables qui ne connaissent pas leur droit.

Au cours de ces deux derniers mois, j’ai vu :

Un homme seul à l’aube de la soixantaine, mourir d’une crise cardiaque dans son lit. Deux jours avant, ce dernier a été violemment intimidé par l’homme de main du propriétaire, il tremblait comme une feuille et était désespéré.

Un aîné de 68 ans sans famille qui, après avoir vécu ici plus de 40 ans, n’arrive plus à dormir la nuit. On lui a fait signer un papier en l’intimidant, il n’a même pas compris de quoi il s’agissait. Il vient me voir chaque soir, au bord des larmes, car il ne sait pas où il va pouvoir habiter.

Je n’écris pas cet article pour défendre mon cas. Je veux faire entendre la voix de ceux que l’on n’entend pas, les aînées et les personnes vulnérables de Montréal. Les sans-paroles, sans internet et sans famille.

Je tiens à saluer le travail incroyable que réalise le Comité du Logement du Plateau-Mont-Royal. Une équipe de gens bienveillants, patients, qui font énormément malgré leurs moyens limités.

Mais cela n’est pas suffisant.

On nous répète depuis des années que Montréal est une ville intelligente. Mais quelle ville peut se vanter d’être intelligente lorsqu’elle ne veille pas à la protection de sa population la plus vulnérable ? Que pouvons-nous faire pour que la dictature des voyous cesse ?

Pour amorcer le débat, je vous invite à poser cette question à nos responsables politiques :

  • Richard Ryan : @richardryan65 (Conseiller de ville du district Mile-End ; Le Plateau-Mont-Royal)
  • Valérie Plante : @Val_Plante (Mairesse de Montréal)
  • Lise Thériault : @LiseT_ALR (Ministre responsable de la Protection des consommateurs et de l’Habitation)

Cet article vise à dénoncer les abus des propriétaires malhonnêtes. Il ne concerne pas les propriétaires honnêtes de l’île, qui entretiennent leur propriété avec responsabilité et respect, et qui souffrent eux aussi de la mauvaise presse générée par ces corporations sans scrupules.  

Suite aux menaces de représailles du propriétaire, cet article ne contient ni son nom ni l’adresse de l’édifice.

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