Michela Cuccagna

Comment l’argot de Grigny a envahi la France

« C'est quoi les bayes ? »

De Fleury-Mérogis aux plateaux de Canal+, l’argot de Grigny a conquis la France. L’expression “baye” ou “zer”, le suffixe favori de Booba, viendraient de cette petite ville de l’Essonne. Rencontre avec les linguistes du 9-1.

Texte tiré du site de notre partenaire StreetPress.

Grigny, collège Pablo Neruda – C’est l’heure de la sortie des classes. Des cartables posés sur un coin de trottoir font office de but dans une partie de foot improvisée. Deux Grignois, la trentaine, se croisent devant le préau de l’établissement. Check de l’épaule et discussion ciné :

— Alors t’as vu Batman VS Superman?
— Ouais, il est wo!


Grigny 2 .24 mars 2016.Michela Cuccagna©

Grice, jean clair et casquette noire, veut dire que le film est mauvais. Ici, personne n’a besoin de la traduction. Les habitants de la petite ville de la banlieue sud revendiquent la paternité d’un véritable argot. Un vocabulaire repris bien au-delà des tours de Grigny 2 ou du dédale de la Grande Borne.

Ainsi, “c’est quoi les bayes” est devenu le “quoi de neuf” de toute une partie de la jeunesse. C’était même le nom d’une pastille diffusée sur Canal +. Et toutes les stars du rap français, de Maître Gims à Nekfeu, ont utilisé le terme dans leurs morceaux. Booba, lui, s’est approprié le suffixe “zer”. C’est devenu l’une de ses signatures au même titre que son fameux “oklm”. Autant d’expressions qui seraient nées à Grigny.

“Il faudrait faire un dictionnaire”, fanfaronne un des ados posés sur un break vert à l’entrée de la cité. Personne ne se risque à faire la liste complète. Ce langage est si riche qu’il est devenu un marqueur, même en dehors du 91. “N’importe où en France, quand les gens m’entendent parler, ils savent que je suis un mec de Grigny”, assure Juicy P, rappeur emblématique de la ville.

Langage de rue

Sous sa casquette New York, l’air méfiant, l’ado toujours solidement adossé sur une voiture se met à parler de “fimby”. Comprendre “les filles”. Comment l’écrire? Les quatre loustics qui font le pied de grue autour de lui se marrent :

“Comme tu veux, ça ne s’écrit pas tout ça!”

La plupart des expressions se dégainent à l’oral, de façon spontanée. Certains mots restent, d’autres non.


Juicy P, rappeur emblématique de Grigny, et Christopher, un animateur de la ville. / Crédits : Michela Cuccagna

Christopher, 37 ans, un animateur de la ville croisé un peu plus loin, éclaire :

“Ça peut partir de n’importe quoi, comme un nom de famille. Par exemple, il y a un mec qui s’appelait Texier. On se posait tout le temps chez lui. Alors un texier, c’est devenu une cave, l’endroit où on se pose.”

Ce jeudi aprèm’, Max Pain et Grice nous guident dans les rues de Grigny. Les deux trentenaires animent chaque semaine l’émission de radio Neo Muziks où ils reçoivent une bonne partie du rap français.

Aujourd’hui, une galère avec l’ingénieur de son les prive d’émission. Ils se replient vers un centre pour jeunes où l’on prépare un show filmé. Éclairage, mur de LED, on s’affaire à la technique en attendant les invités dans la salle de concert coupé en deux par un grand rideau noir. C’est Mamadou, le responsable des lieux, qui, entre deux coups de téléphone, gère l’organisation. Les pointes de sa barbe tirent sur le gris. Il raconte les “anciens”:

“Il y a beaucoup de mots qui viennent de gens de ma génération. C’était des mecs comme Sékou ou Crunchy Black. Si tu parles avec eux, tu ne vas rien comprendre.”

Max Pain embraye sur Crunchy Black. “C’est un mec qui a toujours été décalé. Mais je n’ai pas son numéro, il a disparu de la circulation.” Myssa, un autre rappeur bien connu à Grigny, ancien du groupe Eskadron, a aussi son anecdote. Il déroule le fil du suffixe “zer” et toujours cette figure de “l’ancien du quartier”.

“Il allait en vacances à Sarcelles. Et pour dire aux mecs dans leurs immeubles ‘hé tu descends!’ Il disait ‘tu senzer’. Les mecs lui ont dit que c’était drôle comment il parlait. Après il est revenu à Grigny, il a tout mis en ‘zer’. C’est parti comme ça.”


Grigny 2 .24 mars 2016.Michela Cuccagna©

***Pour lire la suite de cet article, rendez-vous sur StreetPress.

Pour lire un autre reportage de StreetPress : “La vraie-fausse puissance des cartels de la drogue mexicains”

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