L’hyperconnectivité, le problème de l’heure

Entrevue avec Carolanne Campeau, coordonnatrice de la campagne PAUSE.

On le sait tous : le rythme de vie en 2018 est effréné. Entre le travail, les études et la vie sociale, on n’a plus vraiment le temps, justement, de prendre le temps. En août dernier, je vous parlais des résultats d’une nouvelle étude qui stipulaient que le simple fait d’être joignable en tout temps pour le travail — sans même qu’on ait vraiment à effectuer des tâches à l’extérieur du bureau — crée de l’anxiété chez les gens.

Le fait qu’on vive dans une société de plus en plus connectée — calculez le temps que vous passez sur votre ordinateur/téléphone en une semaine et vous devriez capoter un peu — y est certainement pour quelque chose. Afin de prévenir les risques liés à une hyperconnectivité chez les jeunes (adolescents et adultes), Capsana, un organisme québécois qui se consacre à la promotion de la santé et des saines habitudes de vie, a lancé la campagne PAUSE, le 12 novembre dernier.

Sur la plateforme web conçue spécifiquement pour la campagne, le message est clair : il faut savoir déconnecter de temps à autre et être toujours en contrôle de son utilisation de la technologie, afin d’en tirer les avantages au maximum sans souffrir des possibles inconvénients qu’elle peut engendrer. Parce si la technologie a énormément de bienfaits sur notre vie, quand elle prend toute la place, c’est l’inverse qui se produit.

Pour en savoir plus sur la campagne, les défis auxquels les gens à risques font face ainsi que les moyens à la disposition de tous pour contrer l’hyperconnectivité, j’en ai discuté avec Carolanne Campeau, coordonnatrice chez Capsana et chargée de cours au certificat en toxicomanie à l’Université de Sherbrooke.

D’abord, c’est quoi l’hyperconnectivité?

C’est un usage important, voire excessif d’internet et de la technologie, notamment une surexposition aux écrans. C’est un type d’utilisation qui augmente le risque de subir des impacts négatifs à court, moyen et long terme. Plus ça devient excessif, plus le risque de développer une dépendance augmente.

L’hyperconnectivité, c’est avant la cyberdépendance, c’est bien ça?

Oui, exactement. Quand on parle de cyberdépendance, quatre composantes sont présentes : une utilisation excessive persistante et récurrente; un état de manque qui se fait sentir quand la personne arrête ou réduit son utilisation; un besoin d’augmenter son utilisation en passant plus de temps en ligne ou en utilisant encore davantage d’écrans en même temps; et des conséquences sévères dans la vie d’une personne. Ce n’est que lorsqu’on a ces quatre éléments en même temps qu’on peut commencer à parler de cyberdépendance et de troubles beaucoup plus graves.

La campagne vise donc à prévenir ce genre de dépendance, j’imagine?

On s’est dit : « On va pas juste travailler pour réduire la cyberdépendance qui touche un infime pourcentage de la société; on veut rejoindre tout le monde qui est à risque de vivre les conséquences d’une surutilisation de la technologie ». C’est pour ça qu’on veut prévenir les risques liés à l’hyperconnectivité en faisant la promotion d’un usage avantageux qui ne nous fait pas souffrir.

Comment réalise-t-on que notre utilisation peut être problématique ou abusive?

La personne en question va se rendre compte que ses efforts de réduire son utilisation sont vains, qu’elle manque beaucoup de moments de la vie quotidienne, que les effets se font ressentir dans sa vie personnelle, son travail, ses études… Que malgré le fait qu’elle en soit consciente, qu’elle tente de mettre en place des moyens concrets pour s’aider, elle n’est pas capable de s’en sortir par elle-même. C’est à ce moment qu’on suggère d’aller consulter.

Quelles peuvent être les conséquences d’une hyperconnectivité?

Tout le monde est un peu à risque de se retrouver dans une telle situation. Par exemple, quelqu’un d’hyperconnecté pendant quelques jours lors d’un rush de travail peut vivre une sècheresse des yeux, de l’insomnie, des troubles de la posture… Il peut y avoir des conséquences à court terme et d’autres, plus graves, à long terme. Un étudiant qui fait du binge-watching de Netflix pendant la fin de semaine peut souffrir de fatigue extrême, manquer un cours pour regarder le tout dernier épisode de la série; ça peut avoir un réel impact sur sa vie. Ça se peut que ça ne dure pas pendant des mois, mais la personne a tout de même souffert de conséquences indésirables. C’est important de se rendre compte que ça devient trop, qu’on est dans le déséquilibre total, pour corriger la situation à temps.

Comment devient-on accro à notre cellulaire ou à un écran? Qu’est-ce qui se passe dans notre cerveau?

C’est comme pour toute autre dépendance, c’est un trouble comportemental qui se développe dû au fait que ça joue dans le circuit de la récompense, dans la zone du cerveau qui produit de la dopamine. C’est sûr que chaque individu a des faiblesses plus personnelles, certains sont plus sujets à développer ce genre d’attitude-là.

Il peut aussi y avoir des situations aggravantes, comme une rupture amoureuse, qui pourraient mener la personne à vouloir fuir ses préoccupations. C’est le genre de choses qui peuvent amplifier le problème. Une personne qui a des problèmes de santé mentale ou a un TDAH va être plus à risque de développer une utilisation problématique de la technologie. Ça, ce sont des facteurs personnels et individuels, mais il y en a aussi liés à l’activité en ligne. On pense notamment aux réseaux sociaux qui créent certaines appréhensions comme le « FOMO » (Fear of missing out). C’est notamment dû aux notifications qui ont été conçues pour capter l’attention des utilisateurs, de les garder en ligne le plus longtemps possible et de les pousser à revenir souvent. Ce phénomène finit par créer cette peur de manquer quelque chose. Plus on va vérifier ce qui se passe sur le web, plus ça alimente cette anxiété-là et plus on aura tendance à jeter un œil souvent à son téléphone. Il y a un cercle vicieux qui ne dépend pas nécessairement de la volonté de la personne.

Je suis allé consulter le site web qui a été mis sur pied dans le cadre de la campagne. On y propose notamment un quiz et des défis aux participants. Quel est l’objectif de la plateforme?

Le plus important est de prendre conscience qu’il y a des risques à notre utilisation de la technologie, sans démoniser l’internet. Le but est de s’en servir de façon intelligente, en tirant profit des avantages.

Une grande partie de la vie des adolescents se passe en ligne, comment fait-on pour les convaincre de lâcher prise?

C’est un défi! Il faut les informer, développer leur jugement critique, essayer de leur faire comprendre de manière concrète quel impact cela a dans leur vie et quels sont les risques. En tant que parents d’adolescents, on doit aussi être des modèles. Si un parent est constamment sur son cellulaire, disons qu’il envoie un message assez contradictoire à son ado.

De nos jours, l’utilisation d’internet ou des tablettes est assez fréquente en milieu scolaire. Comment fait-on pour gérer le fait que le web est à la fois un outil incroyable, mais aussi une source de danger potentiel?

Il y a un moment où on n’est plus en train d’utiliser nos outils de manière positive. Ça nous est tous déjà arrivé d’être sur internet pour les études ou le travail et de nous mettre à scroller pendant une heure sur Facebook, ne sachant plus vraiment comment on s’est ramassé là. Cette utilisation-là n’est pas pertinente.

Il faut aussi savoir reconnaitre les moments où il est justifiable d’être sur son appareil, par exemple à l’école pour de la recherche d’informations. Quand on est à la maison, l’utilisation du téléphone nous fait manquer des moments qui peuvent paraitre anodins, mais qui ne le sont pas, à long terme. Un des défis de la plateforme est de justifier le fait d’être sur un appareil en présence de proches, parce que ça leur donne l’impression qu’ils sont moins importants que ce qui se passe sur internet. Ce type d’utilisation laisse un sentiment désagréable et nuit aux relations; c’est ce qu’on voulait illustrer avec nos défis.

Si je comprends bien, l’objectif principal de la campagne, c’est de faire naître une prise de conscience chez les gens?

Oui, vraiment. Ensuite, on veut guider pour fournir des solutions aux personnes concernées. Il y a des moyens comme des applications qu’on peut télécharger avoir un portrait global de notre utilisation hebdomadaire ou mensuelle. Des fois, juste de le savoir, ça nous fait prendre conscience de tout le temps qu’on perd à flâner sur internet. Par exemple, la moyenne devant un écran chez les jeunes est de 32 heures par semaine. Ça en fait du temps, c’est l’équivalent d’un emploi à temps plein!

Oh, wow. C’est fou quand on y pense de cette façon-là.

Oui, c’est assez effarant. Et justement c’est ce que la campagne propose : des solutions pour reprendre le dessus, reprendre le contrôle.

Merci beaucoup, Carolanne.

Si je retiens une chose de cet entretien, c’est qu’on peut facilement laisser la technologie gruger de plus en plus de temps dans notre vie. Et un jour, sans vraiment qu’on s’en soit rendu compte, elle aura tout gobé.

Pour consulter tous les outils mis en place dans le cadre de la campagne PAUSE, je vous invite à consulter le site web, la page Facebook ou le compte Instagram développés spécialement pour contrer l’hyperconnectivité. Un volet « parent » sera aussi ajouté à la plateforme en ligne au printemps prochain pour aider les parents avec cet enjeu qui touche de plus en plus de jeunes.

En attendant, prenez donc un petit break d’écran.

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