Comme Maurice Richard, mais en moins mort

Chaque soir d’hiver, des milliers d’hommes bravent le froid, la neige et l’air bête de leur blonde pour se rendre à l’aréna et y défendre l’honneur des Cobras, des Faucons ou des Toitures-Guy-Brochu. Peu importe l’équipe, peu importe la ligue de garage, ils devront passer par un lieu secret où d’étranges rites se perpétuent depuis des décennies : la chambre des joueurs.

Oui, on se promène la graine à l’air. Oui, il y a quatre fois plus bouteilles de bière que de gourdes d’eau. Oui, il nous arrive de regarder le pénis d’un coéquipier (mais jamais plus d’une fraction de seconde). Oui, on fait des jokes qui manquent de classe.

Et oui, quand on saute sur la glace, on se prend au sérieux. Comme si on était Maurice Richard, mais en moins mort.

Parce que, sachez-le, c’est sérieux. Vraiment sérieux. On ne gagne peut-être pas des millions, notre coup de patin a peut-être des airs de rien du tout, et le fait d’être le septième compteur d’une obscure ligue de garage n’attire peut-être pas des troupeaux de groupies, mais quand la game commence, on oublie tout le reste. On se défonce, au point de vouloir arracher des têtes, on donne tout ce qu’on a, au point de se blesser.

On est épais, c’est comme ça. On joue pour un trophée en plastique avec de la colle qui dépasse. On joue pour pouvoir dire à nos blondes qu’on a gagné ce soir. On joue parce que quelque part, dans notre arbre généalogique, il doit bien y avoir une arrière-arrière-grande-tante qui a baisé avec l’arrière-grand-oncle du Rocket.

C’est sérieux, le hockey.

Et au-delà du hockey, ce qui est encore plus sérieux, c’est le rendez-vous. La rencontre hebdomadaire avec les gars. Le trip d’une gang d’adultes qui, une fois par semaine, redeviennent des flos ensemble, peu importe qui ils sont, peu importe d’où ils viennent. Oui, le sport, le jeu, la victoire, tout ça est important. Mais les gens le sont encore plus. Et notre repaire tranquille à nous, notre cabane dans un arbre, loin des filles, c’est la chambre des joueurs.

Entrer dans le vestiaire, c’est comme entrer à l’église, sauf que ça sent moins bon. Les salutations sont polies, les gestes, cérémoniaux. Avant le match, les conversations sont discrètes et inoffensives, «passé une belle semaine?», «comment ça va à job?» et autres «pis, la petite famille ?». Les gars s’habillent pudiquement, assis, debout, à genoux, en attendant que le coach fasse le sermon d’avant-match. Et si ça pue autant, c’est parce que Lalancette a laissé son stock dans son char toute la semaine sans le laver.

Quand le coach (ou, à défaut d’avoir un coach, le joueur qui s’occupe de collecter l’argent des remplaçants) fait son speech, on n’écoute pas vraiment, mais on fait semblant. Ça fait partie de la cérémonie. Comme à l’église. Puis, on observe quelques secondes de silence, histoire de se concentrer, histoire de continuer à se prendre au sérieux. Quelques gars s’étirent. D’autres ne croient pas à ça. En général, c’est à ce moment-là que Duclos arrive en s’enfargeant dans son propre bâton. Il est toujours en retard, mais on ne peut pas trop chialer, parce que c’est lui qui apporte la bière.

Le messie, donc.

Ça, c’est avant le match. Parce qu’après le match, dans la chambre, il n’y a plus rien de cérémonial. C’est peut-être l’épuisement, peut-être le fait d’avoir joué en équipe, peut-être la testostérone qui suinte de partout, peut-être la bière qui rentre trop bien aussi, mais après la game, rien ne va plus. Quelques commentaires sur la partie, puis c’est la débandade. On est rendus une grande famille, la pudeur prend le champ. Les serviettes tombent, la classe aussi.

On rote comme des champions du monde. On s’envoie promener en riant, en sacrant. On entre dans tous les détails de nos vies personnelles, idéalement celle des autres. On s’interrompt pour mieux s’insulter. On chiale parce qu’il n’y a plus d’eau chaude dans la douche. Les conversations portent plus sur les boules que sur la bourse, plus sur le cul que sur la culture. Au milieu de la chambre, Dagenais nous montre comment il est capable de faire le hamburger avec son scrotum.

Oui, on est épais.

Et oui, une fois par semaine, c’est le fun d’être épais.

• • •

Il y a, dans le vestiaire des Bulls, des Titans ou des Remorques-Réusinées-Drolet, quelque chose d’essentiel.

Des frères, dans un monde où la famille disparaît. Des chums, dans un monde où la solitude règne.

Ce texte est issu du #21 spécial Hockey | automne 2008
Illustration: Francis Léveillée (colagene.com)

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