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Le mois dernier, le ministre caquiste de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Jean-François Roberge, a annoncé la réduction des seuils annuels d’immigration permanente, ainsi que l’abolition du Programme de l’expérience québécoise, mieux connu sous son acronyme, PEQ.
Les réactions ont été fortes, tant de la part des étudiants étrangers et travailleurs temporaires que de la part du maire de Québec, Bruno Marchand, qui a publiquement pris la défense des immigrants mardi dernier.
Pour cause ; ce sont des milliers de personnes qui voient leur avenir au Québec soudainement compromis, même si elles sont installées au Québec depuis plusieurs mois, voire plusieurs années.
Mais au-delà de ce coût humain (qui est loin d’être négligeable, soyons clairs), cette décision a aussi un coût économique bien réel.
Avant d’aller plus loin, résumons c’est (ou plutôt c’était) quoi, le PEQ. Le processus d’immigration est un peu complexe, encore plus si vous êtes citoyens et que vous n’avez jamais eu à vous poser ces questions.
Créé en 2010, le PEQ se voulait une voie rapide pour les étudiants étrangers et les travailleurs temporaires qui souhaitaient s’installer de façon permanente en sol québécois.
Au départ, les étudiants pouvaient appliquer au PEQ dès l’obtention de leur diplôme, alors que les travailleurs devaient avoir travaillé au moins 12 mois dans les deux dernières années (en 2020, le gouvernement Legault a augmenté les exigences).
Le PEQ permettait alors d’obtenir un Certificat de sélection du Québec, étape essentielle pour déposer une demande de résidence permanente auprès du gouvernement fédéral.
Vous trouvez ça compliqué? Imaginez pour une personne qui vient de changer de pays et dont le français n’est peut-être pas la langue première.
Aujourd’hui, tous ceux et celles qui souhaitent immigrer au Québec pour des motifs économiques doivent passer par le Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ). Ce programme attribue des points aux candidats en fonction d’une foule de facteurs (maîtrise du français, âge, région de résidence, etc.).
Ensuite, les candidats doivent attendre une invitation du gouvernement du Québec, qui privilégie évidemment les candidats qui ont plus de points.
Résultat? De nombreuses personnes seront forcées de retourner dans leur pays d’origine, alors qu’on leur a fait miroiter la chance de s’installer de façon permanente au Québec. C’est le cas de Tiffany Corti, une immigrante d’origine française à qui nous avons parlé.
Tiffany Corti est arrivée au Québec en juillet 2023 avec son époux et leurs deux jeunes enfants, âgés à l’époque de 3 et 6 ans.
Ils ont pris la décision de refaire leur vie après une journée d’informations à Paris de l’organisme Québec en tête, qui leur a présenté les démarches à suivre pour venir s’installer au Québec.
Évidemment, on leur a présenté le PEQ, qui était à ce moment-là, la voie idéale pour obtenir le CSQ.
Pourquoi avoir quitté la France? « On a vu la France se dégrader : les injustices, l’insécurité… Et puis, on a eu 2 enfants, dont notre fille, qui avait 3 ans au moment où on est arrivés. On souhaitait qu’elle grandisse dans un univers qui était différent de celui de la France. »
Et pourquoi leur choix s’est-il arrêté sur le Québec? « D’une part, parce que c’était francophone. C’était quand même plus simple. On n’est malheureusement pas bilingues, mon mari et moi. Puis, pour nos enfants, on pensait qu’un pays francophone était quand même plus facile. »
Bref, Tiffany et sa famille se plaisent au Québec. Tiffany et son époux ont décroché de bons emplois, leurs enfants se développent bien à l’école (mieux qu’ils ne l’auraient fait en France, selon Tiffany), bref, on aurait pu dire que l’histoire d’immigration de la petite famille Corti était idéale.
Sauf que la nouvelle est tombée : le PEQ a été aboli, et maintenant, Tiffany et sa famille n’ont plus de chemin clair vers la citoyenneté. Impossible pour eux de savoir s’ils pourront rester dans leur ville d’adoption, Lévis, suite à l’expiration de leurs permis de travail, en mars 2026.
Pourtant, tout ce processus leur a coûté très cher…
Tiffany m’a fait la liste des coûts qu’elle a dû défrayer pour venir s’installer à Lévis et ça donne le vertige : tout d’abord, elle a dû faire venir par conteneur les possessions que son mari et elle voulaient ramener de la France, surtout des souvenirs de leurs parents décédés. Le coût : 5 000 euros (environ 8 000$ canadiens).
Évidemment, une fois arrivés ici, ils ont dû se meubler en entier : lits, ensemble de cuisine, électroménagers, mobilier de salon, tout était à acheter. Mais ils ont décidé d’investir, « parce qu’on pensait vraiment qu’on n’allait jamais repartir et qu’on n’allait pas être dans la galère où on est. »
N’ayant pas de cote de crédit à leur arrivée, ils ont dû donner une avance sur leur loyer (2 000 $), et acheter des voitures usagées comptant (ajoutez un autre 30 000 $).
Ajoutez à ça de nombreux frais administratifs : 500 $ par personne pour les visites médicales obligatoires, les tests de français à plus de 400 $ afin de prouver qu’ils parlent français même s’ils sont… Français, les permis de travail qui coûtent aussi plusieurs centaines de dollars, et j’en passe.
Au total, c’est plus de 100 000 $ que Tiffany Corti et son mari estiment avoir déboursé pour venir vivre ici.
Une somme principalement tirée de l’héritage de sa mère :
« Ça a été un très gros investissement, oui, mais très sincèrement, on l’a fait avec plaisir parce que […] pour nous, c’était un aller sans retour. C’était pas un investissement pour un an ou deux. »
Aujourd’hui, cet investissement risque de s’envoler en fumée.
Ça, c’est sans compter toutes les autres questions d’ordre financier qui demeurent sans réponse : qu’adviendra-t-il de leur bail, signé jusqu’en juillet? De leur voiture, louée pour encore 3 ans? Tiffany et son mari n’en ont aucune idée, et c’est un stress qui s’ajoute au stress déjà considérable d’être arrachés de force du pays qu’ils ont choisi :
« Je me sens trahie. Réellement trahie. La confiance entre moi et le Québec, elle est brisée. On a tout donné, avec mon mari, pour offrir un avenir meilleur à nos enfants, et on l’a fait avec le cœur parce qu’on savait que c’était une terre accueillante, le Québec.
Et aujourd’hui, je me sens vraiment rejetée. Jetée comme une malpropre à la poubelle parce qu’on n’a plus besoin de moi ou parce que je prends la place de quelqu’un d’autre soi-disant dans mon logement et à mon travail. […] C’est vraiment un enfer qu’on vit aujourd’hui. »
À de nombreuses reprises au cours de notre discussion, Tiffany éclate en sanglots. Difficile de ne pas la comprendre.
La fin du PEQ, ça vient avec des coûts financiers énormes. Mais le coût humain, lui, est incalculable.
L’ennui, c’est que d’une part, les invitations sont plus restreintes qu’avec le PEQ (et elles risquent de continuer à l’être puisque le gouvernement a baissé les seuils), et évidemment, plusieurs personnes accumulent peu de points pour des raisons qui échappent à leur contrôle. Par exemple, un travailleur autonome qui est au Québec grâce à un permis de travail fermé (c’est-à-dire qui est invité pour travailler chez un employeur particulier et qui n’a pas le droit d’aller travailler ailleurs) ne peut pas, par exemple, aller vivre à Rimouski pour gagner plus de points si son travail est à Montréal (à moins d’avoir vraiment, mais vraiment envie de faire un trajet de 12 heures chaque jour pour aller au bureau).
Puis, l’hiver a tout fait sauf leur déplaire : « On aime le froid et la neige. Vous voyez, en ce moment, avec -20 degrés, on est les plus heureux. On aime la nature, on aime la neige, on aime le froid, on aime les grandes étendues. […] Et puis, on aime aussi le peuple québécois et canadien, qui est, je crois, encore fondamentalement un peuple ouvert, gentil et tellement accueillant, malgré tout ce qu’on peut dire sur les réseaux sur nous [les immigrants] en ce moment. »
À moins de recevoir une invitation au PSTQ d’ici le mois de mars, Mme Corti et sa famille devront rentrer en France. Et cette fois-ci, ils n’ont plus d’économies : « Je repars à zéro. On n’a actuellement plus d’argent de côté. Le seul argent qui me reste, c’est pour rentrer chez moi, prendre mon billet d’avion. C’était ce qui devait me permettre de payer ma résidence permanente que je n’aurai jamais. Et donc, le conteneur, il nous coûtera entre 10 à 15 000 dollars pour rentrer ».