Coke en stock

“Je suis allé chercher ma part, mais j’ai pas pu l’avoir.” C’était en 1998. Faubert n’avait que 13 ans. Un ballot de coke venait de tomber dans la mer.

“Depuis que quelqu’un trouve un ballot, n’importe qui le prend”, me racontait-il hier, pas loin de Jacmel en Haïti.

La conversation a commencé par une histoire de terre, achetée l’année où le ballot était tombé du ciel. J’ai évidemment voulu en savoir plus.

La consommation de drogues chimiques n’est pas très commune dans ce pays. Encore aujourd’hui, mais surtout à l’époque, beaucoup de la coke colombienne transitait par Haïti. À ce jour, il y a encore des hôtels fantômes un peu partout sur les côtes haïtiennes.

La semaine dernière, je demandais à une amie qui habite à proximité de l’un d’eux qu’est-ce qui se passait avec cet hôtel.

“Parfois, on voit des lumières clignoter à l’horizon, puis un petit bateau à moteur sortir face à l’hôtel pour rejoindre l’autre bateau en mer. Je n’ai jamais vu de clients à l’hôtel, mais personne n’ose poser de questions.”

Les passeurs en Haïti sont extrêmement discrets. Moins on parle d’eux, mieux ils s’en portent. La population évite le sujet, surtout par peur de représailles. Le marché n’est pas local, le pays et ses frontières poreuses ne servent que de transition avant l’Europe ou l’Amérique du Nord. Pour les mêmes raisons, les journalistes aussi (j’en suis) n’enquêtent jamais sur la dizaine de pistes d’atterrissage privées, peut-être même plus, disséminées un peu partout sur le territoire, dans le sud du pays en particulier.

Suite à la découverte du lot de coke en 1998, la police a bastonné un peu tout le monde. “Il y en a même qui ont été battu sans jamais avoir finalement eu leur part. Gérard a pris des gros coups à la tête, mais dit n’avoir rien trouvé.”

Faubert apprenait à pêcher à l’époque. Il trouvait ça beaucoup plus intéressant monétairement que l’école.

“Je suis allé à la mer un jour, puis le lendemain matin, quand je suis retourné, il n’y avait personne. La mer était vide, aucun pêcheur. Je trouvais ça un peu étrange. J’ai laissé mon sac d’oranges sures sur la plage (appâts pour poisson) et suis remonté tout de suite chez moi, dans la montagne.”

Ce matin-là, un hélicoptère est passé au-dessus de la plage pendant que Faubert s’y trouvait, ajoutant à sa frayeur.

“C’est ça qui m’a fait le plus peur, et qui m’a fait remonter le plus vite. Je pensais à l’époque que les hélicoptères volaient les enfants.”

En remontant chez lui, Faubert a rencontré un vieil homme du coin sur sa route. Il lui a dit que quelque chose était tombé dans la mer et qu’il s’arrangerait pour toucher sa part. Il ne l’a jamais reçue.

Dans les jours suivants, tous les pêcheurs du coin sont allés faire du « marronnage » pour se cacher des autorités et des voleurs. La plupart sont partis plus haut dans la montagne, dans des villages plus éloignés des grandes routes.

“Un peu effrayé, j’ai quand même décidé de partir à Saint-Domingue, où habitait mon oncle”, me dit Faubert. Il n’est revenu qu’en 2011.

“Tout le monde était caché, je ne savais pas trop quoi faire. À mon âge, peut-être qu’ils ne m’auraient pas battus comme les autres, mais j’ai décidé de partir quand même.”

La légende veut que chaque pêcheur impliqué ait pris sa part pour la cacher quelque temps avant de tenter de la revendre, et parfois d’en consommer un peu.

“Il parait qu’après avoir pris un peu de coke, tu te mets de la glace sous les couilles, et tu bandes comme jamais”, d’ajouter un ami moqueur qui est avec nous. Celui-ci dit n’avoir jamais tenté la chose. « J’étais à l’extérieur du pays quand ça s’est passé », nous jure-t-il.

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