Clic ! Il fait clair. Vive la lumière !

Deux semaines avant la fin du « show » du Quartier des spectacles, on vous propose une rencontre avec les concepteurs des deux œuvres sélectionnées par Luminothérapie pour illuminer l’hiver des Montréalais.

Quand on circule, de soir, sur la place des Festivals depuis la mi-décembre, on ne peut qu’être ébloui devant la somptueuse (et pharaonique!) installation Entre les rangs, puis, quand on lève la tête, le joyeux délire de Trouve Bob sur le Pavillon Président-Kennedy de l’UQAM nous captive et nous donne irrésistiblement envie de compléter le parcours en découvrant les six autres façades de jeu.

Pour cet article sur les coulisses de la création des deux œuvres luminothérapeutiques, nous nous sommes entretenus avec Rémi Vincent, de Champagne Club Sandwich, et avec Rami Bebawi, architecte associé chez Kanva, une firme de Montréal qu’il a co-fondée en 2003 avec Tudor Radulescu. Puisqu’il est quand même étonnant de voir une boîte d’architectes participer à un concours d’installations artistiques, Bebawi mentionne d’emblée que Kanva ne fait pas simplement que de l’architecture, mais aussi de la recherche & développement, et que c’est dans cette optique que s’inscrit la création d’œuvres artistiques, qu’elles soient éphémères ou permanentes. Pour lui, l’important, c’est de « comprendre le site et son origine. On veut que nos œuvres racontent l’histoire du lieu où elles se trouvent. » Dans le cas de Luminothérapie, le site était très intéressant pour ses collègues et lui, principalement pour deux raisons. De un, la place des Festivals, c’est gros, immense. Et de deux, c’est un oasis encadré par une densité urbaine assez intense. Avant de soumettre quelque idée que ce soit, ils se sont promenés sur le site, ont étudié les volumes, l’orientation, la forme de la place et ont rapidement fait le constat que celle-ci est sise entre le Mont-Royal et le fleuve de la même manière que les rangs à l’époque du régime seigneurial. Un premier lien avec l’agriculture était fait. Puis, quand on y pense, l’agriculture est une affaire de cycles. Le rôle de la lumière, dans nos vies et les vies des végétaux, est de stabiliser l’état et de ramener vers des cycles plus réguliers. Kanva commençait à tenir quelque chose, mais il manquait encore un élément… Ils se demandaient comment mettre en valeur l’agriculture. La solution est venue du vent. Le vent existe. Et sur la place des Festivals, il peut être assez soutenu.  De là, un lien s’est fait entre le vent et les tiges de blé qui se balancent dans les champs. Le concept de base prenait définitivement forme : on installerait un champ de blé lumineux en plein centre-ville de Montréal, en souvenir de l’histoire agricole du Québec.
Premières ébauches (Crédit photo: Kanva)
Ne restait qu’à trouver le moyen de le faire! Évidemment une panoplie de tests ont été effectués pour trouver les bons matériaux, qui réagiraient convenablement, et ce, à des coûts raisonnables. Aidés par leurs complices Boris Dempsey et Pierre Fournier, des artisans du métal renommés, les créateurs d’Entre les rangs en sont arrivés à un prototype qui comprenait une tige de nylon (plastique) surmontée d’un réflecteur de vélo. C’est ce prototype final qui allait être reproduit pas moins de 28 500 fois pour l’installation!
Présentation d’un prototype (Crédit photo: Kanva)
De septembre à fin novembre 2013, les « lutins du Père Noël » de Kanva ont travaillé d’arrache-pied pour fabriquer ce nombre titanesque de tiges, en déclinaisons de 3 à 5 pieds de hauteur. En plus, ils devaient préparer les 350 bases de plastique recyclé qui supporteraient les tiges. Un beau petit contrat! Parallèlement à tout cela, les architectes de Kanva ont fait appel à Aménagement Côté Jardin pour concevoir l’organisation « végétale » du site. Le lien avec l’histoire agricole du Québec était poussé à fond! L’histoire ne dit pas si c’était la première fois que cette boîte reconnue en aménagement paysager travaillait avec des non-végétaux…
Fabrication d’une base (Crédit photo: Kanva)
Aspect à ne pas négliger lorsque l’on prépare un projet pour Luminothérapie, la lumière était aussi simultanément en train d’être testée. Conçu par Udo Design, l’éclairage d’Entre les rangs est en fait une projection lumineuse de 13 minutes, cyclique, qui balaie le site comme le ferait le soleil lors d’une journée normale, du lever au coucher. On a même pensé à des petits flashes représentant des lucioles le soir venu… Pour en arriver à la « chorégraphie de lumière » finale, Bebawi et sa bande ont loué un local adjacent au leur et y ont mené une foule d’expériences lumineuses.
Local de tests (Crédit photo: Kanva)
C’est pendant ces essais qu’est inopinément débarqué un Patrick Watson curieux et émerveillé. Il n’en fallait pas plus pour que le célèbre musicien montréalais embarque à son tour dans le projet en proposant d’en faire la trame sonore. Inspiré par les tiges de blé, il suggère une musique principalement composée d’instruments à corde et 100% analogique, jouée par de vrais musiciens. Résultat : la bande-son de l’œuvre se marie admirablement bien à sa « bande-lumière », grâce aux atmosphères texturées, toutes en douceur. À ce stade-ci, on pourrait se dire que, niveau défis techniques, l’équipe de Kanva en avait plein son casque de construction, mais semble-t-il que non, parce qu’ils ont eu l’idée d’ajouter une composante d’interactivité au projet, pour en faire une véritable expérience sensorielle. L’idée était de faire en sorte que la musique soit altérée en volume par le vent en différents points de l’installation, un autre clin d’œil à l’agriculture. En installant un capteur de vent muni d’une hélice, le programmateur Marouane Sahbi a pu arriver à cette fin. La conception allant bon train, début décembre 2013, l’assemblage sur la place des Festivals pouvait avoir lieu. Kanva disposait donc de deux semaines avant le lancement de Luminothérapie pour compléter son installation.
Installation sur la place des Festivals (Crédit photo: Kanva)
La première journée, sous un soleil radieux, tout allait à merveille et les choses avançaient à un rythme normal. Mais quand on a su qu’une tempête monstre se préparait pour le surlendemain, on a dû accélérer le processus. Ainsi, ce sont 60 personnes qui ont travaillé jour et nuit pour terminer l’assemblage des 350 bases… en une journée et demie plutôt que 2 semaines! Restaient tout de même l’éclairage (80 sources LED), la musique (20 haut-parleurs) et les capteurs de vent à mettre en place, des Festivals. Et, bien évidemment, cacher tout le filage de ces appareils. Pas un mince défi! (mais qu’ils allaient relever avec brio…) D’ailleurs, si vous passez par là, vous remarquerez un panneau mentionnant le nom de tous les collaborateurs : une liste assez impressionnante! Plus d’un mois après l’ouverture de Luminothérapie, Bebawi s’avère très satisfait de l’affluence sur les lieux (notamment pendant le congé des fêtes) et est emballé par les réactions des gens. « Les gens aiment ça parce qu’ils comprennent l’œuvre. En plus, c’est tellement photogénique. On voit partout sur les réseaux sociaux des photos d’Entre les rangs! » L’hiver, c’est fait pour jouer Du côté de chez Champagne Club Sandwich, les créateurs de Trouve Bob , les défis n’ont pas été les mêmes, mais ils ont été tout aussi nombreux. Pour faire la lumière (tou doum tssssit!) sur le processus de création de ce jeu haut en couleurs projeté sur des façades d’édifices, nous avons rencontré Rémi Vincent, un des deux membres de cette maison fondée en 2013 (l’autre étant Gabriel Poirier-Galarneau). Les deux concepteurs-réalisateurs particulièrement doués pour le motion design avaient déjà créé, collectivement, des identifications pour ICI Radio-Canada et un vidéoclip, en plus d’avoir contribué au Parcours lumière du Quartier des spectacles, lorsqu’ils ont entendu parler du concours organisé en vue de l’édition actuelle de Luminothérapie. Sachant le potentiel du lieu (des lieux, dans leur cas…) et connaissant l’étendue du phénoménal parc de projecteurs-vidéo du Quartier des spectacles (un des plus vastes au monde), ils n’ont pas hésité à soumettre un projet. « En fait, on nous proposait de nous amuser dans un véritable terrain de jeu », souligne Vincent. « On voulait partir sur une idée où, contrairement à une expérience solo, on touche vraiment les gens, où on les force presque à participer. » En plus de l’aspect participatif, ils se sont rapidement mis à la recherche d’une idée qui impliquerait quelque chose d’un peu fou, de très rigolo, avec des personnages. Par-dessus ça, ils se sont fixés l’objectif d’arriver à un résultat chaleureux, dans l’optique de contrer les effets néfastes de l’hiver et d’insuffler une atmosphère de festival estival au quartier.
Esquisses de personnages et de décors (Crédit photo: Champagne Club Sandwich)
Une fois tous ces éléments identifiés, ne manquait qu’un fil conducteur, une colonne vertébrale. C’est là qu’est intervenu le concept général de Trouve Bob : un jeu vidéo dans lequel le personnage principal, caché, doit être retrouvé par les joueurs, un peu à la manière des livres Où est Charlie? « L’avantage d’un tel concept, c’est qu’on n’a pas besoin d’expliquer les règles. Tout est dans le titre! En fait, il n’y a même pas de règles. » Après avoir soumis une vidéo d’une minute présentant leur projet, les deux membres de Champagne Club Sandwich ont appris qu’il était retenu. Considérant l’ampleur de la tâche qui les attendait, ils se sont tout de suite mis au travail. Car Trouve Bob, ce n’est pas une simple projection vidéo sur un mur blanc rectangulaire horizontal. Non, ce sont SEPT projections vidéo différentes sur SEPT édifices aux formes bien évidemment différentes et pas du tout régulières. Pour arriver à leurs fins, ils se sont adjoints les services d’Aurélien Jeanney et Delphine Dussoubs, qui ont travaillé sur l’animation des personnages et des décors, et de Jean-Sébastien Roux, qui a composé la musique. Pour chaque site de projection (la place de la Paix, le métro Saint-Laurent, le Centre de design de l’UQAM, le clocher de l’UQAM, la Grande Bibliothèque, le Pavillon Président-Kennedy de l’UQAM, et le Cégep du Vieux-Montréal), l’équipe a conçu 3 niveaux de jeu à difficulté croissante. Le premier tableau de chacun d’entre eux est relativement facile, mais de nombreux personnages s’ajoutent dans les suivants, tandis que le temps alloué pour trouver Bob diminue.
Animation d’un personnage (Crédit photo: Champagne Club Sandwich)
Pour créer les univers dans lesquels se retrouve Bob, Champagne Club Sandwich s’est inspiré de la morphologie des immeubles où sont projetés les jeux. Ainsi, le Cégep du Vieux-Montréal avec ses grandes fenêtres rondes qui font penser à des hublots est devenu un bateau, et pourquoi pas un bateau-pirate tant qu’à y être! Quant au clocher de l’UQAM, sa forme évoquait une fusée. Bob s’y retrouve donc dans l’espace… Un des principaux défis consistait à définir un workflow efficace pour gérer la production de ces nombreuses et complexes et immenses projections vidéo. Et ça, c’est en tenant compte du fait que le temps de rendu pour exporter les fichiers vidéo pouvait être de 2 à 3 jours pour l’ensemble des 7 lieux. En faisant des tests d’images fixes et animées assez fréquemment sur les surfaces des immeubles, ils ont pu se faire la main. Mais plusieurs paramètres entraient en ligne de compte quand venait le temps de faire les ajustements : l’échelle de l’immeuble, son format, le recul du spectateur et la pollution lumineuse sont autant d’éléments qui pouvaient modifier les premières versions créées. Plusieurs allers-retours entre le Quartier des spectacles et leur studio de création ont été nécessaires avant d’arriver aux versions finales.
Animateur au travail (Crédit photo: Champagne Club Sandwich)
Mais l’aspect le plus compliqué de la production n’était pas ce que l’on pourrait croire : « Le plus dur, je te dirais, c’était de cacher Bob. Soit c’était trop facile, soit c’était trop difficile. Même nous, on plaçait Bob et le lendemain, on oubliait où on l’avait mis. », raconte Rémi Vincent. Quel taquin furtif ce Bob! Quand on lui demande, un mois après le dévoilement de Trouve Bob, comment il perçoit sa participation à Luminothérapie, même son de cloche que chez Kanva : « Ce qui était cool, c’est qu’on ne nous demandait pas de créer sur un format traditionnel. Ce sont 7 formats étranges avec des fenêtres ou des toits, et on devait se baser là-dessus pour créer. Nous, on ne voulait pas faire quelque chose juste pour être vus; on voulait faire quelque chose avec lequel les gens pourraient jouer. Et on a super bien réussi, je crois, même si on n’est pas des game designers. » Rami Bebawi de Kanva a quant à lui la conclusion parfaite à toute cette histoire : « J’adore la relation entre Entre les rangs et Trouve Bob, le contraste entre les deux. Eux, c’est très pété, très fou.  Tandis que nous, ça inspire le calme et la sérénité. Mais dans les deux cas, c’est accessible à tous, gratuitement. Ça décloisonne l’art. Ça peut donner le goût aux gens d’expérimenter, de jouer avec les objets du quotidien! » Dépêchez-vous d’en profiter, il ne reste que deux semaines… Entre les rangs et Trouve Bob, dans le cadre de Luminothérapie Jusqu’au 2 février dans le Quartier des Spectacles

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