Cinq heures chez les détenus mineurs – Partie 2

Un dîner chez les jeunes contrevenants.

Après une première visite à Cité-des-Prairies, où de jeunes contrevenants sont détenus pour la durée de leur peine juvénile, Rose-Aimée Automne T. Morin retourne sur les lieux pour discuter avec les principaux intéressés… (Pour découvrir la première partie de cet article celle où on se penche sur le système pénal pour mineurs et les stratégies déployées pour favoriser la réinsertion sociale des jeunes multirécidivistes , c’est par ici.)

On m’a dit que je pourrais dîner avec deux jeunes. Des gars qui ont cheminé, qui ont une réflexion sur leur milieu et leur passé. Je ne sais rien d’autre à leur sujet. Je me prépare mentalement à jaser avec deux ados en mode semi-baveux, à l’image de ceux que j’ai rencontrés lors de ma première visite… Or, coup de théâtre!

Le premier se dirige vers moi avec assurance, sourire aux lèvres et main tendue. « Bonjour! Je m’appelle Max. Vous allez bien? » Puis le second arrive, tout aussi joyeux. Il s’empresse de déposer son cabaret pour me serrer la main en se présentant. « Moi, c’est Joël. » (Il s’agit par ailleurs de faux noms. Ils sont mineurs, impossible de vous révéler leur véritable identité.)

Si je menais une entrevue de type professionnel plutôt que journalistique, je vous jure que je le confierais déjà n’importe quelle job étudiante. Deux sweethearts. Ma surprise est donc d’autant plus grande lorsqu’ils me révèlent les raisons de leur détention…

Joël a 18 ans. Il est à Cité-des-Prairies depuis sept mois, il ne lui en reste plus que deux à vivre en centre de réadaptation. Il n’en est pas à sa première peine. En tout, il a été reconnu coupable de plusieurs charges de port d’armes (fusils et couteaux), de vols qualifiés (c’est-à-dire de vols perpétrés avec violence) et d’une agression armée.

Max, lui, a 17 ans. Il fait des in et out depuis février dernier. C’est qu’il a de la difficulté à répondre à ses conditions, lorsqu’il retrouve la liberté… Sa sentence prendra fin en février. Il promet qu’après, il ne reviendra pas. La première fois qu’il a mis les pieds à Cité-des-Prairies, il avait 15 ans. C’était pour vol qualifié et voies de fait graves (selon le Code criminel : « commet des voies de fait graves quiconque blesse, mutile ou défigure le plaignant ou met sa vie en danger »). Depuis, il a commis d’autres délits, notamment des vols de voitures.

Dans les derniers mois, ils en ont fait du chemin… Et c’est celui-là que je veux découvrir.

Messieurs, parlez-moi de votre milieu de vie. À Cité-des-Prairies, l’ambiance ressemble à quoi?  

Joël : C’est généralement positif, mais il y a des moments où le groupe se décourage. Souvent, c’est parce qu’un jeune en particulier va tenter d’influencer les autres, de faire en sorte que tout le monde vive sa colère à lui…

Max : Ça dépend des jours, mais surtout des jeunes qui font partie de l’unité. Il ne faut juste pas se laisser influencer par les décisions des autres. S’il y en a deux ou trois qui font des magouilles et qui pètent des coches, il faut vivre chacun pour soi. Ne pas se joindre à eux. En même temps, ce sont nos colocataires, alors il faut trouver une façon de vivre ensemble! On n’est pas là pour une fin de semaine… Il faut faire en sorte que tout le monde soit à l’aise, tu comprends?

Absolument. Et comment vous êtes-vous sentis, lors de votre première journée ici?

Joël : Je connaissais déjà deux jeunes, parce que j’avais « fait du temps » avec eux dans un autre Centre jeunesse… C’était normal pour moi. Je n’étais pas intimidé. Une fois que tu comprends que les gars et les éducateurs sont chills, tu réalises que tout ira bien. Tu n’es pas dans la merde, t’es là pour faire ton temps et c’est tout.

Max : Moi, la première fois, j’ai eu peur. C’est un milieu très fermé, les portes sont barrées… J’avais l’impression d’arriver en prison. J’étais jeune à l’époque!

Tu n’as plus l’impression de vivre dans une prison?

Max : Haha! Non! J’ai des connaissances qui sont allées en prison et quand elles m’expliquent le climat là-bas, je comprends que ce n’est pas du tout la même chose! Ici, il y a des éducateurs, des activités, des ateliers d’habiletés sociales avec des récompenses… Là-bas t’as juste des vrais criminels.

Et dites-moi, comment votre famille a réagi, elle?

Joël : Ma mère n’arrivait pas à croire que j’avais fait des délits comme ça. Je lui ai expliqué que mes amis avaient des problèmes avec d’autres gars et que moi, je prends soin de mes amis. Depuis, mon père essaie de me convaincre que je ne devrais me concentrer que sur mes affaires, pas sur celles des autres. Il sait que c’est ce que je ferai en sortant. Je ne veux pas rentrer en-dedans, donc il m’encourage.

Max : Ma mère était aussi surprise… et découragée. Elle pleurait, elle était triste de voir son enfant ici et se sentait impuissante. Mais comme je suis revenu plusieurs fois, maintenant elle me fait juste la morale.

Comment ça se fait que vous soyez revenus, d’ailleurs?

Max : Quand j’ai fait ma première sentence, je suis sorti en me disant que plus jamais je ne reviendrais ici. Puis, j’ai recommencé à fréquenter mes anciens amis… J’ai fait des mauvais choix. Mais là, je suis ici pour la dernière fois.

Joël : Moi, j’étais jeune et je n’écoutais pas. C’est tout ce que je peux voir…

Qu’est-ce que vous trouvez le plus difficile dans votre quotidien en Centre jeunesse?

Joël : C’est d’être entouré de plus jeunes qui me testent… Comme j’ai 18 ans, je peux me ramasser au majeur n’importe quand. Les gars de 15-16 ans savent qu’ils peuvent commettre des délits et revenir en Centre jeunesse, tandis que moi je me ferai directement transférer en prison si je fais la même chose. Ils savent aussi que je pète des coches vite, alors ils me testent en se disant qu’eux vont rester ici et que moi je vais partir en prison.

Max : Le plus dur pour moi, ce sont les transitions et les inter-quarts. Entre chaque « moment de vie » et chaque quart de travail, on doit tous aller dans notre chambre pour que les éducateurs discutent entre eux. Je déteste être dans ma chambre. Je ne sais pas quoi faire. C’est juste trop de temps seul.

Qu’avez-vous appris depuis votre arrivée ici?

Joël : J’ai beaucoup travaillé sur mes habiletés sociales, ma gestion de la colère et la résolution de problèmes. On fait des jeux de rôles pour s’améliorer dans certaines situations. Par exemple, on peut imaginer qu’un gars marche sur mon soulier. Là, c’est sûr que je me fâche, mais j’apprends à me parler à moi-même, à me calmer. Pour éviter de le frapper, je me répète : « Joël, ça ne vaut pas la peine. Arrête-toi tout de suite. » On fait aussi des dilemmes moraux! Mettons que tu as un fils qui se fait arrêter à l’aéroport avec de la drogue, serais-tu prête à le dénoncer ou non?

Ayoye! Grosse question! Vous, le feriez-vous?

Max : Non! Hum… Ben, en fait je suis indécis… Quand on fait des dilemmes moraux, ça suscite vraiment beaucoup de débats. On n’est pas d’accord avec les autres, on tente de les faire changer d’avis. Ça nous rentre dedans pour vrai! Moi, mises à part les habiletés sociales, j’ai appris qu’ici il n’y a rien pour nous. La vie, c’est dehors, tu comprends? Même si nous on est ici, la vie continue. Les autobus roulent, les jeunes vont à l’école, les adultes au travail et personne ne se préoccupe de nous, à part notre famille. On ne fait que perdre notre temps. La vie, c’est dehors. Ça ne sert à rien de commettre des délits si on est toujours pour revenir ici. Ce n’est pas une place pour des ados.

Repensez-vous souvent à ce qui vous a mené ici?

Joël : Avant, j’y pensais beaucoup. Je me demandais : « Pourquoi c’est toujours moi qui se fais arrêter? Pourquoi c’est moi qui fais du temps et non pas mes amis? » Après, je ressortais et je faisais la même affaire. Donc maintenant, je ne pense qu’à sortir d’ici et changer.

Max : Pour être honnête, je n’y pense pas vraiment. Ça touche trop mes émotions. Si on pense au passé, on a des remords. Et tsé, c’est déjà fait… Même si je retourne en arrière, je ne peux rien changer. Alors, j’assume et je fais mes affaires.

Et dans l’unité, en parlez-vous ensemble?

Joël : On n’a pas le droit de jaser de ça entre gars. On peut seulement le faire avec nos éducateurs, ou sous la supervision d’un intervenant.

Pourquoi?

Joël : Ben, par exemple, un gars pourrait avoir commis un vol qualifié dont la victime serait mon ami… Et si je l’apprenais, ça changerait beaucoup de choses dans l’unité. Ça m’est déjà arrivé, une fois.

Max : Ici, il y a toute sorte de monde. Des meurtriers, des voleurs, des fraudeurs, des vendeurs de drogue et même des violeurs. Si un jeune parle ouvertement d’un viol qu’il a commis, je pense que la majorité des gars ne seront pas d’accord avec ça, et on risque de faire quelque chose contre lui.

Sur une tout autre note : quelle est la première chose que vous voulez faire à votre sortie?

Joël : Dès janvier, je vais commencer à faire des recherches pour trouver un emploi. Puis en sortant, je vais faire une fête avec mes amis. Pas les mêmes qu’avant… les vrais. Ceux avec lesquels j’ai grandi. Ensuite, je rêve au même futur que mes parents : je veux travailler, arriver à payer une maison, avoir une voiture, une famille.

Max : Moi, j’ai hâte de retrouver mon lit, de manger la bouffe de ma mère et de prendre une douche que je pourrai contrôler. Après, mon plan c’est de finir mes études et d’essayer de trouver un bon rythme de vie. J’aimerais aller au Cégep, faire une technique… Je serais game de devenir éducateur!

Joël : Moi aussi! Si je pouvais, je le ferais.  

Max : Ouais, parce que c’est une job tranquille! Pour vrai : t’es confronté à des jeunes, mais c’est toi qui gères ton plancher…

Joël : Tsé, si un jeune s’excite trop, tu lui dis d’aller dans sa chambre et il est obligé de t’écouter!

J’ai l’impression que vous n’êtes pas nécessairement le plancher le plus facile à gérer, cela dit…

Max : Pour vrai, ça m’intéresserait aussi parce que je suis passé par ici. Je ne peux pas aider tout le monde à s’en sortir, parce qu’à la fin c’est chacun qui a la volonté de changer ou pas. Mais je pourrais quand même essayer de faire comprendre à un jeune que si moi j’ai été capable de m’en sortir, il le peut aussi. Je ne suis pas plus fort, ni plus intelligent que lui.

Pour terminer, êtes-vous conscients que certaines personnes pourraient avoir des préjugés à votre égard, à cause de votre historique en Centre jeunesse?

Joël : Non, je ne crois pas que qui que ce soit puisse poser un tel regard sur nous. On n’est pas en prison, on est en Centre jeunesse… Et tout le monde a fait quelque chose, dans sa jeunesse. Ils ne se sont peut-être juste pas fait pogner!

Hum… Tu sais que je n’ai même jamais volé une gomme balloune? Je ne me reconnais pas dans ton discours!

Max : Joël a raison, c’est juste que ça dépend d’où tu viens! Dans notre quartier respectif, il y a plein de délinquants. Personne va nous regarder différemment. C’est commun : on est juste un pion de plus en détention! Tandis que toi, si tu as grandi en banlieue ou en campagne, tu te ferais peut-être juger.

Ça rentre comme une claque au visage. Max n’est pas du tout dans la confrontation, il ne fait que m’expliquer sa perception de la situation. Mais à travers ses mots et son sourire, moi, ce que j’entends, ce sont tous les privilèges auxquels j’ai eu droit. Ceux que j’oublie de reconnaître quand je revois mon adolescence.

Merci pour le reality check, les gars.

Et bonne chance.

Vraiment.

Ce printemps, URBANIA poursuivra, avec ICI Radio-Canada Première, son incursion au centre de réadaptation pour les jeunes en difficulté d’adaptation de la Cité-des-Prairies. Un accès rare à une réalité méconnue, que l’on vous partagera à travers une série en baladodiffusion. Les détails suivront bientôt sur nos plateformes!

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