Chroniques d’l’Esss: Bienvenue sur Ontario

Quand je suis arrivée dans Hochelaga en 2010, j’ai tout d’suite catché que mon nouveau quartier serait une source inépuisable d’anecdotes. À tous les jours, j’allais prendre une marche pour m’adapter à mon nouvel environnement et par le fait même, observer le Crotté d’l’Esss d’Amérique dans son habitat naturel. Pas que j’avais décidé sciemment d’en faire une étude sociologique, mais j’avoue avoir succombé instantanément aux charmes de mes voisins. Je les trouvais bruts, vrais et exempts de bullshit.

Faut dire que j’avais vécu une bonne dizaine d’années sur le Plateau et j’en avais sérieusement ma claque. Ça me tannait, la conformité dans laquelle se complaisaient ses habitants; conformité à laquelle je n’adhérais d’aucune façon: j’avais pas d’chien, pas d’poussette à 1000 piasses, pas d’poules domestiques et surtout, pas d’brebis nourrie au compost dans ma cour pour me tricoter un esti d’chandail de laine équitable avec des motifs de sapins, une fois d’temps en temps.

Dans l’Esss, t’as l’droit de sortir de chez vous motté. À la rigueur, c’est bien vu. Tu t’fonds dans la masse pis tu passes inaperçu pareil comme si tu t’étais déguisé en cône orange. Pis ça, moi j’trouve ça priceless en esti, parce que c’t’un peu comme si tu sortais vêtu de ton salon.

Une de mes places préférées d’Hochelaga, c’est La Belle Province sur Ontario, entre Nicolet et Valois. Ça m’a pris du temps avant d’oser y entrer à cause de la grosse bunch de Crottés qui s’tient là à journée longue, ça m’intimidait. Mais un jour, j’ai pris mes couilles à deux mains pis j’suis rentrée. C’était un dimanche midi automnal, j’étais décalissée d’la veille au plus haut point, j’devais puer l’vieux Jameson à 10 pieds en avant, j’avais du mascara jusqu’aux genoux, on aurait dit que j’m’étais crissée les deux doigts dans une prise de 220V tellement mes cheveux étaient tout croche pis j’étais habillée comme la chienne de l’autre. Faique, j’me suis dit que c’était l’bon moment.

Pour rentrer là, faut d’abord que tu traverses la horde de Crottés qui sont en train d’fumer des clopes en avant. Même que des fois, faut que t’enjambes des quadriporteurs stationnés qui s’font recharger la batterie grâce à une rallonge qui sort de la fenêtre. Tout ça sous le regard un peu surpris des Crottés, qui t’jugent en s’brassant la poignée d’screening dins poches et en se demandant bien qu’est-ce tu fais là, toi, fille de la «haute», (aussi réduite à néant qu’tu sois), dans LEUR belle Pro. Parce que c’est SA Belle Pro, oui. Y’a un bill ichitte, lui.

Mais tout ça, c’est probablement des projections que j’me fais. J’ai la tête dans l’cul, j’m’imagine que tout l’monde me juge pour les conneries que j’ai faites la veille et qui me reviennent tranquillement en tête au fur et à mesure que le nuage de vapeurs éthyliques dans mon cerveau se dissipe. Finalement, c’t’un peu normal que ces gens me regardent bizarre, j’arrive là en marmonnant toute seule des : «ah neunon… iihhh…oufff…ostsss…»

Bref, tout ça passé je franchis enfin la porte.

Quel accueil !

En deux secondes, j’étais devenue la chérie d’la caissière.

Elle me l’a dit !

– Cha va être quoi pour toé ma chérie?

J’me commande un classique deux œufs-bacon-tournés-pain-blanc et je vais m’assir (parce qu’ici on ne s’assoit pas). C’est une p’tite Belle Province, y’a juste deux rangées d’banquettes, faique quand y’a ben du monde, on dirait un party d’famille parce que tout l’monde se connaît. C’est crado à souhait, les banquettes sont turbo-décrissées, rafistolées avec un mélange de duck-tape pis de résine. Tout date de 1983, le décor, la bouffe, le staff. Mais surtout, y’a d’la vie. Si t’avais l’intention d’avoir la paix, c’est raté. C’est clair que tôt ou tard quelqu’un là-d’dans va t’parler, soit en te rendant complice d’une niaiserie qu’il balance à un autre, soit en commentant à haute voix c’qui s’passe à la télé qui est accrochée au mur et en recherchant ton regard approbateur, soit en t’adressant carrément des plaintes sur tous sujets, comme si tu y pouvais d’quoi.

Anyway, j’étais pas venue là pour avoir la paix.

La caissière/serveuse/chétive/jaunie m’amène enfin mon assiette, en maugréant tout le long de sa courte route :

– Hey j’ai même pas eu l’temps d’fumer une demi chigarette tellement chu dans l’jus depuis chept heures à matin.

J’me sens un peu coupable mais j’attaque quand même mon déjeuner qui fait aussi office de gloss à lèvres dû à son caractère ultra graisseux. Peu après, le cuisinier sort d’en arrière de son comptoir, il vient m’voir pis y m’dit :

– Pis la p’tite, t’as tchu fini toute ton achiette?

– Oui, merci.

– Bon ben t’as l’droit à un dechert.

– Ah ouin c’est quoi?

Et là, il me sort une grosse boîte de Tim Horton et m’offre un beigne.

Wow! On m’offre du Tim à la Belle Pro, quel quartier merveilleux. Si j’vas au Dollarama, y vont tu m’donner des cossins d’chez Rossy?

Faique j’ai pris une roussette pis j’ai payé. Mais avant de quitter, j’ai laissé du cash Canadian Tire sur la table en guise de pourboire, question d’leur montrer que j’avais ben compris la game.

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