Chers humoristes, lâchez votre nombril !

Chers humoristes,

La première fois que je suis monté sur une scène pour faire des blagues, c’était dans un bar de Brooklyn pendant l’été 2015. Mon amie Pascale m’accompagnait et l’ordre des comics était déterminé par une pige dans un pichet en plastique. On est lundi soir, ça fait trois heures que des dizaines de New Yorkais (pas tous drôles) se succèdent pour faire leur trois minutes et j’ai la chance d’être pigé le dernier.

Je dis « chance », parce que la scène est parfaitement charmante et pathétique : moi, le Queb queer somme toute assez bilingue, qui essaie mon matériel de gay hook-up sur des nerds barbus un lundi soir dans Park Slope. Ils m’encouragent chaleureusement à continuer et je quitte le bar le cœur léger.

À mon retour à Montréal, je me plonge dans la scène de stand-up anglo de Montréal, pour ensuite trouver ma gang dans — watch this — la scène anglo alternative, plutôt féministe et queer-friendly. On ne pourrait pas être plus loin des humoristes québécois qui vendent des centaines de milliers de billets. Mes nouveaux collègues ont une vague idée de qui sont Sugar Sammy et Mike Ward et ça se limite à ça.

J’ai fini par participer au volet anglo du festival Zoofest, OFF JFL, à trois reprises avec celle qui est devenue ma partenaire en humour, Tranna Wintour. Nos shows ont tous connu un beau succès auprès du public curieux et connaisseur du festival. On a même lancé un podcast, Chosen Family, remarqué par Apple comme l’un des meilleurs balados canadiens de 2018.

Je vous raconte tout ça pour que vous sachiez que je ne suis pas un anti-humoriste obtus qui déteste le fun. J’aime rire, j’aime faire rire, j’aime même les gags niaiseux. Mais je reste un idéaliste : je crois que le rire doit être utile.

Petit milieu, petit écran

Dimanche soir, c’est avec beaucoup d’ouverture d’esprit et de curiosité que j’ai regardé le 20e gala Les Olivier, présenté à Radio-Canada. Je ne me souviens pas avoir déjà regardé votre gala dans le passé.

C’est le moment de rappeler quelques controverses des dernières années. 2016 : le stunt des humoristes avec un X rouge en papier collant sur un masque l’année où un sketch de Mike Ward a été censuré par les avocats de Radio-Canada m’avait fait rouler des yeux avec intensité. 2013 : l’histoire du blackface de Mario Jean, qui me rappelle que vous partez de très, très loin. Et 2017, bien sûr, avec la chute de l’empereur Rozon qui teinte la soirée.

Dimanche 20 h, ça commence avec un montage d’archives télé dont des images d’humoristes qui déboulent des escaliers (oui, oui, on a nommé un trophée en l’honneur d’Olivier Guimond parce qu’il déboulait bien des escaliers, faut croire).

Il y a des mystères dans la vie et mon béguin pour un humoriste plutôt conventionnel qui s’appelle Pierre en est un.

Dans le numéro d’ouverture qui suit, les animateurs Pierre Hébert et Philippe Laprise, ont une chimie évidente (note à part : s’ils étaient gais, le premier serait un « otter » et le deuxième « un bear » pas trop poilu, mais assez costaud. Et je ne sais pas pourquoi, vraiment, mais je trouve Pierre Hébert très très cute depuis que je l’ai vu à l’émission de Véronique Cloutier l’hiver dernier. Il y a des mystères dans la vie et mon béguin pour un humoriste plutôt conventionnel qui s’appelle Pierre en est un).

L’équipe du gala a fait appel à des « jeunes » pour présenter des prix : les Grandes Crues Ève Côté et Marie-Lyne Joncas, Simon Gouache et Korine Côté, Arnaud Soly. Chaque fois, c’est la popularité, la quête de célébrité et le star-système qui alimentent leurs gags.

Humoristes plus âgés, Dominic Paquet et Réal Béland, ont présenté un mauvais sketch d’humour physique qui n’aurait pas passé l’étape du quart de finale à Secondaire en spectacles.

On a remis à Yvon Deschamps un prix de l’implication communautaire. Et ce cher Yvon Deschamps, lui, choisit de rappeler la campagne de financement de sa cause, l’Association sportive et communautaire du Centre-Sud, dans son discours de remerciement.
Employer son temps de parole pour faire une différence, ça c’est de la classe. Prenez des notes, les jeunes.

Une seule cause: se faire voir

Plus le show avançait, plus mon malaise grandissait. Outre le tandem à l’animation, personne ne semblait avoir trop de plaisir dans le Studio 42 (c’est peut-être juste le body language de Laurent Paquin, évaché dans la première rangée, qui me fait dire ça). Mais au-delà de ça, c’est une espèce de cynisme insécure déguisé en règlement de compte qui m’a fait me demander si tous ces gens-là avaient… un sens de l’humour.

Quelques exemples de vannes ratées :

Martin Petit qui remercie Martin Matte d’avoir mis fin aux Beaux Malaises, ce qui lui a laissé la voie libre avec ses Pêcheurs.

Guy Jodoin qui remercie Julien Lacroix d’avoir « splitté le vote » avec ses deux nominations dans la catégorie Capsule Web.

Simon Gouache qui se désole d’avoir eu le déplaisir de regarder des humoristes de dix ans de moins que lui remporter le prix Découverte.

Même Lise Dion a préféré bitcher La Presse, dont la critique avouait avoir trouvé son dernier one-woman show trop vulgaire. Vraiment, Lise? Une des femmes les plus admirées de l’histoire de l’humour québécois qui se plaint d’une mauvaise critique?

 Les scripteurs (masculins) du gala ont préféré faire croire à une mauvaise mise en scène où Gouache aurait emprisonné Côté dans la loge pour aller présenter seul, avec gags d’eaux qui se perdent et d’hormones dans le plafond.

Comme si, finalement, la seule cause qui comptait pour cette gang c’est d’être vu à la télé (ce sont les mots de Gouache, dans un sketch malheureux avec Korine Côté, enceinte, qui ose déranger monsieur dans sa présentation). Bad optics, my friend : une humoriste enceinte qui se présente sur scène, c’est un geste trop rare, donc subversif (pas convaincu? regardez Baby Cobra, le spécial d’Ali Wong sur Netflix, pour remarquer à quel point une humoriste enceinte jusqu’au cou peut être très, très drôle sans être le faire-valoir d’un homme amer). Et les scripteurs (masculins) du gala ont préféré faire croire à une mauvaise mise en scène où Gouache aurait emprisonné Côté dans la loge pour aller présenter seul, avec gags d’eaux qui se perdent et d’hormones dans le plafond. DUDE!

Dans la deuxième moitié du gala, on assiste à un duel à finir entre François Bellefeuille et Louis-Josée Houde. Olivier de l’année et spectacle de l’année à François Bellefeuille, mais spectacle de l’année/meilleur vendeur à Louis-José Houde, qui remporte aussi auteur de l’année (avec François Avard). François Bellefeuille remporte le prix de la mise en scène.

Constat? Le gala était, finalement, le triste spectacle d’égos masculins hétéros qui se passent la puck, avec quelques femmes qui jouent quasiment les figurantes : Katherine Levac, Mariana Mazza, Lise Dion, Mélanie Ghanimé, Korine Côté. Heureusement que Maude Landry a remporté le prix de la Découverte et du meilleur numéro à la radio.

Des saucisses industrielles

Au fond, Les Olivier n’est rien d’autre qu’un un kiosque de dégustation dans un Costco où peut goûter à plein de saveurs de saucisses. La classique miel et fines herbes, c’est Louis-José Houde. François Bellefeuille, lui, est clairement un mélange hétéroclite : bacon-amandes-chocolat-cheddar-poivre de cayenne. La saucisse épicée, c’est Mariana Mazza.

Le gala sert à faire vendre des billets de spectacles à deux semaines des réveillons des Fêtes. On produit des shows d’humour comme on fabrique de la saucisse avec des gags bien boostés aux agents de conservation afin de s’assurer qu’ils durent le plus longtemps pour des tournées en province.

Dans tous leurs remerciements ce soir-là, Houde et Bellefeuille n’auront jamais glissé un commentaire social, une pointe politique ou une montée de lait culturelle. Rien. Même le Pacte est passé à la trappe (je ne m’en plains pas), outre une petite mention des animateurs pour faire passer la quantité astronomique de confettis lâchée sur le parterre. Bien entendu, quelques vainqueurs ont remercié leur blonde (que serait le milieu de l’humour sans les blondes d’humoristes? Probablement un champ de ruine condamné à la branlette).

Mais on n’a vu aucune revendication, aucune portée politique ou sociale. Que des tentatives de faire du millage avec un jab bien placé contre une vedette pour faire monter sa cote. Si, à une époque, les humoristes pouvaient aspirer à dire des choses et à éveiller les consciences, là on a affaire à une gang de privilégiés patentés qui prospèrent grâce à un public captif.

Chers humoristes, on dirait que votre seule conviction, en regardant votre gala, est l’avancement de votre propre carrière.

Des changements? Quels changements?

En dix-huit petits mois, l’industrie de l’humour québécois a vécu des changements majeurs : Quebecor investit dans ComedieHa!, cinq Québécois débarquent sur Netflix avec leurs « spéciaux », Juste pour Rire est en restructuration après l’achat par evenko, Bell et ICM, un deuxième festival débarque à Montréal en plein été. C’est sans mentionner toute l’affaire Rozon, dont la chute se joue encore avec le recours collectif des « Courageuses ». De plus en plus de shows militants, comme le Cabaret contre la culture du viol, obtiennent un vif succès. Pourtant, en regardant le gala, on n’avait aucune idée des changements économiques, culturels et sociaux qui bouillonnent. Pas un humoriste pour speak truth to power comme disent les anglos.

En regardant le gala, on n’avait aucune idée des changements économiques, culturels et sociaux qui bouillonnent. Pas un humoriste pour speak truth to power comme disent les anglos.

Je ne pouvais pas croire ce texte de La Presse canadienne où la journaliste fait dire à Rosalie Vaillancourt que les choses vont mieux parce que les gars ne font plus de gags sexistes : « les humoristes gars contrôlent plus leur stock. Ils vont faire plus attention de faire des blagues misogynes ». (Je ne fais pas porter le grotesque de la déclaration à Vaillancourt puisqu’un tapis rouge n’est bien entendu pas le meilleur endroit pour s’exprimer sur une question aussi délicate.) Cela dit, si « ça va bien » parce que des tatas font moins de blagues maladroites, c’est ce qu’on appelle se contenter de… petites graines.

Un circle jerk fermé aux femmes

Comme dans toutes les industries culturelles — théâtre, musique, cinéma, journalisme — la question de la place des femmes se pose, mais ne comptons pas sur le happening annuel de l’humour pour que ça paraisse.

Pour comprendre les profondes iniquités dans l’industrie, j’ai visité les sites Web des cinq agences de représentation nommés dans la catégorie Maison de gérance ou Gérant indépendant. Mettons que le vent de « zone de parité » qui a soufflé jusqu’à l’Assemblée nationale ne s’est clairement pas rendu chez Entourage, Avanti, Phaneuf, Bang et ComedieHa!. Ces compagnies très influentes prennent de plus en plus de places, aux côtés de joueurs comme Evenko et Juste pour Rire.

Les cinq boîtes représentent environ 77 artistes (incluant des duos, comme les Denis Drolet). Combien de femmes? Sept. 7 sur 77, c’est 9%.

Si le décompte vous intéresse, voici :

Entourage : 1 femme, Mariana Mazza, pour 9 hommes.

Bang Management : 10 hommes. AUCUNE FEMME.

Groupe Phaneuf : 1 femme — Maude Landry, la découverte de l’année — pour 16 hommes, dont Louis-José Houde et François Bellefeuille.

Avanti : 2 femmes — Katherine Levac et Christine Morency — pour 11 hommes.

ComedieHa! : 3 femmes — Cathleen Rouleau, Rébecca Potvin-Gravel et Gabrielle Caron — pour 24 hommes.

Je ne dis pas que le milieu de l’humour est plus misogyne que les autres industries culturelles. Je dis que les gérants les plus influents n’arrivent pas à faire mieux que de représenter 9 % de femmes parmi leurs artistes. Qu’ils ne sont pas prêts, comme entrepreneurs, à prendre un risque financier et commercial avec des femmes comme ils le font avec des DIZAINES D’HOMMES pourtant inconnus du grand public.

La seule bonne nouvelle, si c’en est une, c’est que deux de ces femmes — Mariana Mazza et Katherine Levac — étaient nommées pour l’Olivier de l’année et pour le spectacle Meilleur vendeur. C’est un excellent ratio! Presque 30 % des femmes représentées par les cinq boîtes de gérance de l’année en lice pour le plus gros prix de la soirée. Le ratio chez les hommes est en dessous de 10 %. Bref, statistiquement, quand ces bonzes investissent dans le show d’une femme… ça marche. Les hommes, dans ce cas-ci, sont des losers.

Chers humoristes, votre examen de conscience est loin d’être terminé. Vous êtes une gang de privilégiés, mais dimanche soir vous vous êtes comportés comme des bébés gâtés. Il faut que vous en fassiez beaucoup plus pour la diversité et la parité, qui sont très bonnes pour la business et la qualité artistique de l’humour. Et tout ça vous rendra plus drôles, c’est garanti.

Thomas

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