Germain Barre

Cher Éric Salvail : ton placard était ta prison

Thomas Leblanc propose une réflexion suite à l'arrestation de l'animateur déchu.

Cher Éric Salvail,

Voilà, c’est fait. Le Directeur des poursuites pénales a déposé contre toi un mandat d’arrestation pour une affaire d’agression, de harcèlement et de séquestration qui remonte à 1993. Tu t’es rendu au poste de police et on t’a arrêté. On en apprendra probablement plus dans les heures et les jours à venir. Déjà, en lisant le reportage de Katia Gagnon et Stéphanie Vallet à l’automne 2017, on comprenait que le sexe, le pouvoir et le silence étaient tous liés chez toi.

Comme homme gai, ça me remplit de colère et de tristesse. Parce qu’avec les gestes que tu aurais posé, tu alimentes le sale préjugé selon lesquels les hommes homosexuels sont des obsédés. C’est cette croyance qui fait que jusqu’en 1969, être gai (et s’adonner à la sodomie) était un crime au Canada.

Cette lettre, j’ai eu envie de te l’écrire depuis que tes inconduites sexuelles ont d’abord été rapportées par La Presse.

LE COMING OUT OU LE SUCCÈS?

Éric, pourquoi n’as-tu jamais jugé bon de confirmer ton homosexualité dans tes émissions avant que Martin Matte ne blague sur ton orientation? Bien sûr, tu y as fait allusion, tu as fini par la reconnaître et même par mentionner ton amoureux en entrevue, mais tu n’as jamais voulu faire un « coming out ». Comme si la noirceur du placard avait quelque chose de réconfortant devant les feux de la rampe.

Je ne suis pas de ceux qui croient que les personnalités publiques doivent tout étaler. Mais dans ton cas, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre la violence que tu aurais fait subir à ta victime alléguée et celle de notre société à l’égard des minorités sexuelles, qui nous a longtemps confiné à la vie clandestine.

Remarque, je t’envie un peu d’avoir fait carrière sans parler directement de ton homosexualité: j’ai fait mon coming out à quatorze ans et j’ai passé la majorité de ma vie en dehors du placard. Mais on ne sort pas du garde-robe une seule fois. C’est un perpétuel recommencement, puisqu’il faut souvent se dévoiler.

Je sais très bien qu’être gai, c’est une étiquette facile pour les autres, les hétéros. On pense à moi, on pense (entre autres) à « gai ». Et parfois, c’est cette facette de ma personnalité qui me définit quand on parle de moi ou qu’on me parle. Mais si c’est le prix à payer pour être libre, so be it.  

Tu voulais être connu pour autre chose que ton orientation: ton incontestable talent d’animateur. C’est légitime et même admirable, parce que des animateurs comme toi, notre télévision en a connu très peu. Sauf que d’une certaine manière, le silence nécessaire au maintien du secret t’a poussé dans le vide.

On te reproche aussi, Éric, d’avoir harcelé sexuellement des employés. Dans l’éventualité où ces reproches seraient véridiques, je ne dis pas que si tu avais fait ton coming out, tu n’aurais jamais agressé d’autres personnes. Des hommes out sont aussi capables de gestes dégueulasses que des gais dans le placard, et les hommes hétéros sont capables de gestes très graves (comme on le sait).

Mais je crois que ton silence, Éric, t’a donné une illusion de contrôle qui est venue brouiller ton rapport à l’authenticité et à ce qui est acceptable (ou non) en société pour les hommes gais.

ÉRIC SALVAIL ET KEVIN SPACEY, MÊME COMBAT?

On a comparé ta chute (et celle de ton ami Gilbert Rozon) à celle de Harvey Weinstein, producteur tout-puissant. Mais je crois que c’est du côté de Kevin Spacey qu’il faut regarder pour faire un parallèle.

Kevin Spacey était un de mes acteurs favoris. Je savais qu’il était gai, toutes ces années, mais je respectais son choix de rester dans le placard. Parce qu’à Hollywood, c’est pratiquement impossible d’obtenir des rôles d’hommes hétérosexuels lorsqu’on ne l’est pas.

Dans American Beauty, puis House of Cards, il a joué deux hommes tordus minés par le petit et le grand pouvoir. Un peu par égoïsme, je me disais qu’il valait mieux qu’il soit un acteur-de-talent-dans-le-closet qui travaille, qu’un acteur-de-talent-out confiné aux séries de Ryan Murphy.

Comme toi Éric, Kevin Spacey a répondu aux allégations et à l’annulation de ses projets dans un message laconique où il s’excusait d’avoir blessé des gens. Trop peu, trop tard.

Comprends-moi bien, Éric: Kevin et toi, vous m’écoeurez, mais je crois que vous êtes aussi les victimes d’une culture violente et homophobe. Les chefs d’accusations contre vous ne m’ont pas trop surpris. Comme si, à l’intérieur, je savais que deux hommes gais dans le placard ne pouvaient que retourner cette violence contre les autres.

Vous avez été lâches: la violence silencieuse qui vous a embarré dans le garde-robe, vous avez préféré la relâcher sur des personnes en position de vulnérabilité, personnelle ou professionnelle.

D’ailleurs, la vidéo étrange de Kevin, mise en ligne la veille de Noël, est la pathétique démonstration de force d’un narcissique qui sort de sa grotte pour défendre une crédibilité disparue. Let me be Frank, Kevin: ces menaces voilées sont celles d’un type brisé.

LES HOMMES GAIS SONT DES HOMMES COMME LES AUTRES

Ce qui me fait mal dans tes actions, Éric, c’est que d’une certaine façon tu viens alimenter le stéréotype du gai sex addict. Dans le cas de Kevin, c’est presque pire: ça frôle avec la pédophilie, puisqu’il a choisi des hommes de presque 40 ans plus jeune.

S’en prendre à de très jeunes hommes (dont un adolescent) à près de cinquante ans, c’est un acte de violence contre les victimes, mais aussi contre une communauté que tu n’a jamais eu les couilles de rejoindre en public.

Si #MeToo a libéré la parole de nombreuses femmes dont plusieurs ont vu leur espoir de justice déçu, il faut dire que la situation n’est pas aussi avancée chez les hommes gais.

Notre gang est habituée aux hookups, aux histoires d’un soir, aux frottements gratuits, aux mains baladeuses dans les bars et aux aventures anonymes. Ces comportements existent bien entendu chez les hétéros, mais chez nous, ils sont plutôt banalisés. Je m’y suis moi-même adonné, de manière intuitivement consentante (je l’espère sincèrement), mais je vois bien comment les choses peuvent mal virer. Les agressions d’homme à homme sont nombreuses et banalisées.

L’affaire, c’est que le sexe gai consentant, c’est le fun en tabarnak. Mais ce sont les monstres comme Kevin et toi, qui font croire aux conservateurs et autres évangélistes puritains que le secret est une prison plus attirante que la liberté de la différence.  Je ne suis pas le seul à vous en vouloir, d’ailleurs.

LES MONSTRES ET LES MINORITÉS

Les défenseurs de R. Kelly et Bill Cosby (il y en a!) avancent souvent que les accusations d’agression sexuelle et les recours judiciaires dont ils sont la cible sont une forme de racisme qui viendrait déboulonner des afro-américains qui ont du succès. Bullshit.

C’est risible, je sais, et je refuse de croire que ta chute est une forme d’homophobie déguisée.

C’est plutôt la chute d’une masculinité toxique qui, avouons-le, récompensait généreusement ceux qui la pratiquait jusqu’à tout récemment…

Bien entendu, ce n’est pas parce qu’on appartient à une minorité culturelle ou sexuelle qu’on a le monopole de la vertu et qu’on est à l’abri de cette masculinité toxique qui nous fait croire que pour les hommes, presque tout est permis.

Dans tout ça, Éric, je m’efforce quand même de trouver un peu de bienveillance à t’offrir: je te souhaite de la lumière pour éclairer la période sombre qui se dessine. Je souhaite bien entendu la même chose à tes victimes alléguées, qui ont dû pendant plusieurs années composer avec ton omniprésence médiatique… qui devaient leur rappeler que les prédateurs s’en sortent trop souvent indemnes.

J’espère finalement que tu regrettes les gestes qu’on te reproche… et ceux que tu as refusé de poser.

Thomas

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