Cher Airbnb, parasite urbain

Est-ce que, en voulant passer des vacances authentiques, on n’est pas justement en train de tuer l’authenticité de quartiers authentiques ?

Cher Airbnb,

J’ai loué un magnifique appartement à la Nouvelle-Orléans pour une semaine, juste après Noël, pour célébrer la veille du Jour de l’An et m’adonner à des rituels vaudous contre Sarah Huckabee Sanders.

Le logement est situé dans une maison « shotgun », en longueur, qui rappelle les « shoebox » montréalais. Les images sont magnifiques : foyer hors usage peint blanc hyper Pinterest, chambres lumineuses, déco juste assez austère et minimaliste. Construites entre la guerre civile et les années 20, plusieurs de ces habitations ont été très amochées par Katrina. Mais depuis quelques années, c’est toi, Airbnb, l’ouragan qui frappe la Nouvelle-Orléans.

Le conseil municipal de la ville du French Quarter tente de contrôler ton expansion, Airbnb, mais tu es comme un cancer urbain qui se métastase dans tous les quartiers, de Treme à Algiers. Selon le site immobilier Curbed, c’est le bras de fer entre la ville et toi concernant l’imposition de permis de location.

Partout où tu passes, les loyers augmentent et le tissu social des quartiers les plus en vue au monde (bonjour Mile-End) s’en trouvent un peu fragilisé. Des chercheurs de McGill ont mesuré l’impact d’Airbnb sur l’embourgeoisement à New York et c’est pas très beau. Des appartements sont retirés du marché locatif et des opérateurs commerciaux (plus de 6000 rien qu’à New York) ne font même plus semblant qu’il s’agit de partager « son chez soi ». À Montréal aussi, l’arrondissement de Ville-Marie tente de te mettre au pas.

Je voyage donc je suis

Je regrette un peu d’avoir loué une propriété avec toi, je t’avoue, même si ce n’était pas ma première fois. Pas que j’ai mal choisi l’endroit, non : l’appartement est situé un peu au nord de Marigny, le Plateau de NOLA, et Aimée, l’hôtesse, a l’air sympathique (détail TRÈS important, quand on dépense des centaines de dollars). Je suis aussi bien content de visiter le sud des États-Unis pour la première fois, et c’est certain que mes photos prises là-bas feront le plein de likes sur Instagram. I’m that thirsty.

Je regrette parce que je sais pertinemment, Airbnb, que ta stratégie c’est faire croire à tes utilisateurs qu’une location avec toi est l’extension de ma personnalité, une manière d’affirmer qui je suis (idéalement sur l’Internet) tout en me saoulant de l’illusion que c’est PAREIL comme si je dormais chez l’habitant pendant un périple en Croatie dans les années 90.

Ta stratégie c’est faire croire à tes utilisateurs qu’une location avec toi est l’extension de ma personnalité, une manière d’affirmer qui je suis (idéalement sur l’Internet) tout en me saoulant de l’illusion que c’est PAREIL comme si je dormais chez l’habitant pendant un périple en Croatie dans les années 90.

Tu sais de quoi je parle : partout dans les grandes villes d’Europe et d’Amérique du Nord, on est des millions de Milléniaux à essayer de se convaincre qu’on est uniques, des individus à part, tellement informés, cultivés, en vue. Comme si, devant la crise climatique, la montée de la droite populiste et les inégalités record, l’expression de mon petit moi so different allait changé quoi que ce soit.

Je suis de ces losers qui voyagent pour vivre les mêmes affaires (boire du café), voir les mêmes affaires (des galeries) et acheter les mêmes affaires (des livres, dans des librairies cousines de Drawn and Quaterly) que dans ma ville, Montréal.

Est-ce que, en voulant passer des vacances authentiques, on n’est pas justement en train de tuer l’authenticité de quartiers authentiques?

(Je fais exprès pour abuser du mot « authentique », ici, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. Un abus d’authenticité.)

Bye bye New York, ou embourgeoiser les yeux fermés

Dans le fond, Airbnb, tu m’énerves parce que tu me rappelles que j’ai (on a) perdu la bataille contre le capitalisme et le marketing.

Je les ai lus, les articles sur les ravages d’Airbnb à Amsterdam ou Barcelone, qui a été la première ville à avoir accès à tes données.

Je suis aussi coupable d’avoir loué des chambres ou des appartements sur Airbnb à New York à quelques reprises. D’abord, il faut se le dire : Manhattan sucks. C’est rendu un immense parc d’attractions pour touristes et millionnaires, où la plupart des emplois gravitent autour de ces deux clientèles. Tout le monde travaille pour quelqu’un qui travaille pour un millionnaire.

Je vois bien que le borough est devenu une immense pharmacie Walgreens parsemée de guichets automatiques, entre les restos mauvais-mais-chers, les boutiques-concept et les marquises de spectacles sur Broadway qui attirent les couples du New Jersey.

Bien entendu, tes relationnistes et tes gestionnaires de marque voudront nous faire croire que les personnes qui louent une chambre ou un appartement sont des gens de la classe moyenne qui emploient Airbnb… pour payer des loyers et des hypothèques toujours plus élevés.

Et ce n’est pas mieux à Bushwick, quartier à l’est d’East Williamsburg (à New York, l’embourgeoisement se déplace vers l’Est, toujours plus profondément dans Brooklyn). Là-bas, un quartier post-industriel est devenu un terrain de jeu pour touristes européens et asiatiques. C’est touchant de voir les nomades numériques qui se convainquent que la précarité, c’est l’avenir, parce qu’inévitablement leur numéro sera tiré à la loterie du succès (not).

Mais au fur et à mesure qu’on avance dans Brooklyn, on les voit, les hipsters colonisateurs (blancs) qui ouvrent un tattoo shop entre les bodegas. Et, sans arrêt, une petite voix me murmure : « t’es rien qu’un gentrificateur, Leblanc, et tu portes bien ton nom de famille au fond ».

Bien entendu, tes relationnistes et tes gestionnaires de marque voudront nous faire croire que les personnes qui louent une chambre ou un appartement sont des gens de la classe moyenne qui emploient Airbnb… pour payer des loyers et des hypothèques toujours plus élevés. Modèle d’affaires brillant, j’avoue!

On fait quoi?

Mais là, on est devant une impasse. Airbnb reste un service convainquant, pratique et séduisant. Le contraire des chaînes hôtelières. On fait quoi, on va tous au Hilton? Ark.

Sérieusement?

Au fond, je réalise que les voyages en avion avec séjour dans un Airbnb, il n’y rien de durable là-dedans. Mais, comme d’habitude, ma complicité avec le capitalisme mondial est plus solide que ma vertu fragile. Et c’est exactement cette attitude, le problème.

Mon égoïsme a triomphé, Airbnb. Tu (je) me déprime(s). J’espère que t’es content.

Pour l’instant, je vais faire comme d’habitude : ravaler mon white guilt, mon white privilege et mon wokeness pas si woke et tenter, malgré mes questionnements existentiels de bobo en vacances, d’oublier que je fais partie du problème. Jusqu’à ce qu’une alternative exaltante et authentique existe, je risque de continuer à t’utiliser, Airbnb.

Parce que c’est ça l’affaire, avec le capitalisme : c’est séduisant. C’est plus agréable qu’un hôtel milieu de gamme, genre Sheraton, et plus accessible qu’un hôtel-boutique à la Ace Hotel (qui m’énerve pour d’autres raisons, comme ces séances de tarot dans le lobby).

On imagine mal ne plus voyager, ne plus faire les mêmes choses qu’on fait déjà à Montréal, dans une autre vie. On fonce dans un mur, mais au moins, on est confortable.

Mon égoïsme a triomphé, Airbnb. Tu (je) me déprime(s). J’espère que t’es content.

On se voit à La Nouvelle-Orléans. Merci, et va chier.

Thomas

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