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« J’aimerais que maman meure pour avoir une maman plus magnifique. »
Pardon?
Je pensais avoir mal entendu, dans le brouhaha des au revoir d’après souper dominical chez mes parents. Eh non : mon tout-petit de trois ans et demi a répété mot pour mot son désir de mère morte dans un silence maintenant complet. Je venais de lui demander de mettre ses bottes lui-même dans l’entrée. Et lui, il a souhaité ma mort.
Sur le coup, j’ai répondu : « Ah ben! OK, on va y aller là. » Les yeux écarquillés, je me suis dirigée vers la voiture, le sac à couches et la plus jeune dans les bras, avec en tête la litanie : « What the fuck what the fuck what the fuck (…) ». Mon chum m’a chuchoté, entre un what et un the fuck, que notre petit ne comprend pas ce qu’il dit.
Vraiment? Pourtant, il l’a dit deux fois, super clairement à part de ça. Passons sur le « magnifique », ça, je peux bien le lui accorder, mais qui veut la mort de sa mère, voyons donc? Et à trois ans, en plus?
« Attention avec les mots d’un enfant de deux à cinq ans! », met en garde le Dr Benoît Hammarrenger, neuropsychologue et spécialiste du trouble d’opposition chez les enfants.
« Si on comprend ce que ces mots veulent vraiment dire, effectivement, c’est dur pour un parent, poursuit le neuropsychologue. Il ne faut pas les interpréter à la lumière de ce qu’on connaît de ces mots-là, mais les interpréter à la lumière de ce que l’enfant connaît de ces mots-là, et donc selon ce que l’enfant voulait dire à ce moment-là. »
À ce moment-là, ça ne faisait pas l’affaire de mon garçon de mettre lui-même ses bottes. Il a toujours préféré qu’on l’aide à s’habiller, contrairement à sa petite sœur, qui va prendre une demi-heure pour enfiler une mitaine en hurlant « MOI! » quand on essaie de l’aider.
J’ai l’impression que pour son grand frère de trois ans, l’habillement est un tendre rituel qui permet un colle-tête en enfilant la salopette, une caresse de la joue en mettant le cache-cou, un câlin après avoir zippé le manteau. Il sait qu’il est capable de s’habiller tout seul comme un grand, et ça lui suffit.
Fatigué de sa fin de semaine, son heure de dodo déjà passée, ça lui tentait autant de mettre ses bottes lui-même que de marcher pieds nus sur des LEGO.
« C’est ça le message, souligne le Dr Hammarrenger. “Je suis très fâché, et à ce moment précis, je te ferais disparaître. Je ferais apparaître une mère vraiment plus cool qui dit oui à mes demandes.” »
Les tout-petits ne font pas exprès de nous blesser avec leurs mots. Le neuropsychologue compare le souhait de mon fils à la tape qu’il donnerait à un ami qui lui aurait volé son jouet. « Les mots qui sortent, c’est la tape en retour. Ce n’est pas calculé. »
Et la mort, dans tout ça?
À cet âge-là, les enfants peuvent avoir une vague notion de la mort parce qu’on en a parlé en famille, parce qu’on a lu ensemble un livre sur le sujet, ou encore parce qu’ils ont vu Le Roi lion. Ils n’ont par contre aucune idée de la permanence de la mort, explique le spécialiste en neuropsychologie. C’est une idée qui va faire son chemin à partir de six ans.
Sur le coup, ça ne sert pas à grand-chose de réagir, estime le Dr Hammarrenger. L’enfant est en colère. Peu importe comment on tente de le raisonner en lui expliquant que si maman meurt, elle ne sera plus jamais là, il va sûrement répondre qu’il ne veut plus jamais la voir, de toute façon, et qu’il n’aime plus personne parce que tout le monde « pue ».
Lorsque la poussière sera retombée et que le tout-petit aura une bonne nuit de sommeil derrière lui, on pourra revenir sur l’événement et lui demander s’il comprend ce qu’est la mort.
« On pourrait dire à notre enfant : “Mais est-ce que tu réalises tout ce que je fais pour toi?” » poursuit le spécialiste, et ce sera un bel enseignement sur la gratitude.
Voilà les mots d’une petite fille de cinq ans dont les parents attendent un deuxième enfant. « Ipelaye », dixit la cheffe de la section Mollo d’URBANIA, qui me rapporte ses propres paroles, lorsque sa mère lui a joyeusement annoncé la venue d’un petit frère.
Là, on est ailleurs, non? Après tout, à cinq ans, on comprend davantage la permanence de la mort, et « tuer » implique une action. On n’est plus dans le souhait intangible. Il y a de quoi faire capoter n’importe quel parent.
La première question qui me vient en tête, c’est la plus idiote : quel âge, en moyenne, ont les enfants quand on se rend compte qu’ils sont des psychopathes, comme Michael Myers dans Halloween?
Par chance, le Dr Benoît Hammarrenger ne me juge jamais quand je l’interroge.
« Pour la plupart des psychopathes, il y a une convergence de facteurs qui sont peut-être, d’une part, des facteurs innés, explique le neuropsychologue. Mais la plupart du temps, c’est combiné à une histoire de vie problématique et traumatique aussi : des parents qui ont été négligents, absents, abusifs. Ils sont rarement nés de même! »
L’explication logique pour la soif de tuer d’une enfant de six ans est beaucoup plus simple et beaucoup moins alarmante. Elle n’a pas l’idée de meurtre telle qu’on la conçoit à l’âge adulte. Elle a peur. Peur de perdre son exclusivité, peur de perdre sa place, peur de se sentir négligée, peur surtout de perdre l’amour de ses parents ou de devoir le diviser entre elle et le nouveau-né.
« Alors, ce qu’on veut surtout, c’est rassurer et montrer vite à l’enfant dans les semaines et mois qui suivront l’arrivée du nouveau bébé qu’il n’a rien perdu, explique le Dr Hammarrenger. On sait qu’un bébé, c’est épuisant aussi, mais il faut partir sur de bonnes bases. Ça vaut la peine d’investir un peu d’énergie de plus pour passer une petite demi-heure à jouer avec notre enfant qui est déjà là. »
Il peut arriver qu’après la naissance, le premier de la fratrie frappe le bébé ou tente de lui faire mal. La chose à faire dans ces cas-là est de séparer immédiatement les deux et de parler au plus vieux après quelques minutes d’isolement. On pourra alors lui expliquer ce qu’il a le droit de faire lorsqu’il est fâché : taper du pied, crier dans sa chambre, taper sur un coussin…
« La colère est une émotion légitime, conclut le neuropsychologue. La ligne qu’il ne faut pas franchir est celle de l’agression. »
En tout cas, quand je lui ai mis sa tuque ce matin, mon petit n’a pas voulu ma mort. Il m’a dit : « Je t’aime, ma belle maman. »
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