Ariane Labrèche

Ces start-ups qui veulent redonner vie à l’île d’Okinawa

Nous ne sommes pas à Silicon Valley, mais bien à Okinawa, au Japon.

Au sommet d’une colline verdoyante donnant sur la mer azur trône un campus tout neuf où travaillent d’arrache-pied une poignée d’entrepreneurs de start-ups. Nous ne sommes pas à Silicon Valley, mais bien à Okinawa, au Japon. Et leurs idées pourraient un jour permettre à la région de s’émanciper des bases militaires américaines qui occupent l’île depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Située à plus de 2000 kilomètres de Tokyo, l’île d’Okinawa est en pleine transformation. Le campus du Okinawa Institute of Technology (OIST) émerge de la jungle avec ses courbes et ses ponts piétonniers vitrés qui s’intègrent de manière parfaite au paysage. Difficile d’imaginer, en parcourant ses corridors à l’allure futuriste, que l’île sur laquelle il se trouve était jusqu’à récemment plongée dans une pauvreté extrême.

Changer l’avenir

Et l’avenir, on le voit un peu dans le microscope ultra-spécialisé qui a d’abord attiré Akira Kamei à Okinawa. C’est l’OIST qui lui a fourni l’appareil utilisant la cryo-microscopie électronique, dont il n’existe que cinq exemplaires au Japon. L’université, ouverte en 2012, est à la fine pointe de la technologie. Le gouvernement central japonais, longtemps accusé de négliger le développement économique d’Okinawa, tente avec cet énorme projet de stimuler la croissance de l’île.

Akira Kamei, photo : Ariane Labrèche

Akira fait partie d’une nouvelle génération d’entrepreneurs qui pourrait bien changer le visage d’Okinawa en diversifiant l’économie, la rendant moins dépendante du tourisme et de l’argent des bases militaires américaines.

« C’est lorsque j’ai rencontré des gens ici et que j’ai entendu leurs histoires que j’ai compris qu’il y a vraiment un traumatisme. »

« Je ne connaissais presque rien d’Okinawa avant d’arriver ici, explique Akira Kamei, assis à un pupitre d’étudiant dans une salle de conférence de l’OIST. […] C’est lorsque j’ai rencontré des gens ici et que j’ai entendu leurs histoires que j’ai compris qu’il y a vraiment un traumatisme, poursuit-il. J’ai entendu des choses horribles ».

Une histoire de résilience

La Deuxième Guerre mondiale et la bataille d’Okinawa ont dévasté le petit archipel. Les bombardements et les combats terrestres auraient tué près de 150 000 civils. Sous le contrôle des Américains jusqu’en 1972, Okinawa dépendait presque totalement de l’argent apporté par les nombreuses bases militaires, d’où ont décollé les avions qui ont largué des bombes sur la Corée, et plus tard sur l’Asie du Sud-Est, notamment.

Pendant 25 ans, les Okinawaïens n’avaient même pas le droit de voter pour envoyer des représentants au parlement japonais.

Lors de la restitution de l’archipel au Japon, l’île d’Okinawa était en piteux état, à peine relevée de la destruction. « Nous avions des restrictions sur l’eau 200 jours par année, les routes étaient mauvaises. Les militaires avaient construit des ports, mais c’était pour leur usage exclusif, ils n’avaient pas pensé à nous », se remémore Ikuhiro Oshiro, professeur d’économie à l’université des Ryukyus.

Dans les années 1960, les bases militaires fournissaient près d’un tiers du revenu total de la préfecture d’Okinawa.

Okinawa a reçu d’énormes subventions afin de compenser le retard pris sur les autres régions du Japon. Dans les années 1960, les bases militaires fournissaient près d’un tiers du revenu total de la préfecture d’Okinawa.

Aujourd’hui, selon les chiffres du gouvernement, c’est moins de 6% du budget qui dépend de l’argent des bases. De l’ouverture du premier hôtel, en 1970, jusqu’à aujourd’hui, le tourisme occupe une part de plus en plus grande du gâteau économique.

Créer de la richesse

Rencontrée à l’OIST, Aya Miyake, une femme de Tokyo qui a refait sa vie à Okinawa, tente actuellement de commercialiser un bouillon fait à partir d’ingrédients locaux, dont de l’eau prélevée dans les profondeurs de l’océan.

Aya Miyake, photo : Ariane Labrèche

« Le nom d’Okinawa n’évoque plus seulement les plages idylliques et les bases militaires. C’est désormais un synonyme de qualité. C’est très bon pour les compagnies qui voudraient produire ici », affirme-t-elle. Une image marketing qui, selon elle, n’existait pas il y a seulement quelques années.

Elle aimerait employer des gens de l’île lorsqu’elle sera en production, et espère pouvoir s’établir et faire grandir son entreprise ici, afin de créer de la richesse sur l’île.

Aya affirme même que tout le territoire utilisé par les bases militaires pourrait être utilisé pour l’agriculture biologique afin d’alimenter des productions locales, plus lucratives selon elle.

Zachary Bell, photo : Ariane Labrèche

De son côté, l’Américain Zachary Bell travaille dans un laboratoire de l’OIST dédié aux start-ups. Il s’est donné comme but de concevoir une capsule pour les suppléments alimentaires, une alternative à la fameuse poudre protéinée qu’on achète en petits barils de plastiques.

Ses capsules qui se dissolvent dans l’eau pourraient permettre de changer cette industrie quelque peu sclérosée.

À la fin de son doctorat décroché au Royaume-Uni, Zachary s’est exilé sur une île du sud de la Thaïlande. Pendant plusieurs mois, ses idées ont germé. Après avoir travaillé dans le domaine du cannabis aux États-Unis, il s’est tourné vers l’OIST pour terminer ce qu’il espérait être un post-doc en biochimie.

Mais les idées continuaient de pousser dans la tête de cet hyperactif auto-proclamé. En approchant l’incubateur de start-ups de l’OIST, il affirme être resté muet pendant plusieurs longues secondes lorsqu’est venu le moment de leur lancer ses idées d’entreprises. « J’ai fini par lâcher que je voulait faire… des boules de protéines, sans avoir aucune idée de ce que j’allais faire avec cette idée ridicule », raconte-t-il en riant.

Ce n’est finalement pas son post-doc qu’il l’a gardé sur l’île, mais bien une idée qui pourrait lui rapporter gros. En attendant le prochain projet, souligne-t-il.

« J’ai été attiré par la mythologie de l’endroit. Okinawa est pleine d’histoires légendaires, c’est un endroit vraiment spécial. »

Et pourquoi Okinawa? « J’ai été attiré par la mythologie de l’endroit. Okinawa est pleine d’histoires légendaires, c’est un endroit vraiment spécial, raconte-t-il. En plus, l’équipement ici est 5 à 6 fois moins cher, grâce à l’OIST, et il y a moins de compétition qu’à Tokyo, où vous avez 100 entreprises qui font la même chose ».

Un environnement difficile

Campus du Okinawa Institute of Technology, photo : Ariane Labrèche

Tout n’est cependant pas rose au pays de l’awamori et des belles plages. « Au début, le gouvernement préfectoral et la population locale voyaient l’OIST d’un mauvais oeil, raconte Lauren Bic Ha. Aujourd’hui, c’est de plus en plus vu comme une réponse aux bases militaires. »

En effet, pour plusieurs militants indépendantistes et pacifistes de l’île, l’université, avec son campus ultra-moderne, son architecture d’avant-garde et ses étudiants de partout dans le monde, est encore un symbole de l’emprise de Tokyo. Ils en ont contre les subventions du Japon, car même si elles sont essentielles pour le développement d’Okinawa, elles font partie d’une histoire de colonisation et d’assimilation. « Les subventions ont été utilisées comme un outil de contrôle », affirme Ikuhiro Oshiro.

« C’est bien de financer des entreprises comme le fait Tokyo, lance M. Kamei, encore faut-il qu’elles soient basées à Okinawa, sinon beaucoup d’argent retourne au Japon ». Selon lui, le gouvernement de la région devrait plutôt diriger ses efforts dans l’éducation des jeunes de l’île, dont moins de 35% continue son parcours scolaire après l’école secondaire (c’est 50% en moyenne au Japon).

Malgré la réticence locale, M. Oshiro croit que l’arrivée de cerveaux étrangers à Okinawa est une bonne chose. « Quand j’étais jeune, je trouvais que mon île était laide, jusqu’à ce que je vois des touristes s’extasier devant sa beauté. Aujourd’hui, je pense que les entrepreneurs peuvent nous inspirer et nous montrer ce qui est bon pour Okinawa ».

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