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Quoi de mieux que de piler sur une gogosse en plastique made in China pour se rappeler qu’on est bel et bien en vie, un mardi matin? J’ai beau chercher, c’est pas mal le seul avantage que je trouve à ces bidules inutiles que les grands-parents aiment tant offrir à nos petits.
Dans le temps, au moins, ça s’achetait dans un magasin québécois, fier fournisseur de bébelles colorées, petites voitures et autres porte-clés en forme de dauphin : le Dollorama. Plus maintenant.
En 2022, Temu est arrivé comme une tonne de briques faux-LEGO.
Temu, c’est une application de magasinage qui vend à peu près n’importe quoi à des prix illusoires. Est-ce que la qualité y est? « Non, mais ça n’a presque rien coûté! », semblent se dire des milliers de grands-mères québécoises en offrant des jouets achetés sur Temu à leurs petits-enfants. Bien entendu, aucun d’entre eux ne figurait sur une liste de cadeaux de Noël ou d’anniversaire.
Parlez-en à Anna, dont la mère adore magasiner sur Temu et débarque régulièrement avec des cadeaux pour sa petite-fille de quatre ans.Récemment, celle-ci s’est surpassée en matière de cadeau parfaitement inutile et encombrant.
« Elle sort un sac de grenouilles. Tu sais, que tu appuies dessus pour qu’elles sautent?. Mais il y en avait, comme, 200! C’était un gros sac! »
Effectivement, 200 grenouilles pour une piasse, c’est tout un deal. Le problème, c’est qu’Anna se retrouve avec 200 grenouilles chez elle, en plus d’autres gugusses qui s’ajoutent à chaque visite de sa mère.
« C’est toujours des affaires bizarres : des bébelles comme un genre de boule qui fait du vent ou une soucoupe volante qui se déplace quand tu mets ta main dessous, illustre Anna. Un moment donné, ça devient envahissant, et la durée de vie de ces bébelles-là est assez limitée. »
Anna a beau en parler à sa mère, rien n’y fait : Temu fait maintenant partie de son ADN.
« Sa maison se transforme en maison Temu. Elle a même commandé des meubles de salon! Ses sofas, ce sont des meubles Temu! », s’exclame la jeune mère.
Si ce n’était que ça. Anna se questionne aussi, avec raison, sur la toxicité des vêtements et des jouets faits en Chine et vendus par des plateformes comme Temu et Shein.
Un tiers des jouets testés présentait même des problèmes importants tels que :
Source : Protégez-vous.
L’application de magasinage utilise la ludification pour qu’une séance d’achats en ligne prenne des airs de jeu, avec des coffres mystères, des roues de la fortune et autres jeux relevant du pur hasard. Les consommateurs gagnent des points et des récompenses qu’ils peuvent échanger contre des produits.
« La stratégie marketing de Temu fait que vous devez parcourir [l’application] pour obtenir vos récompenses », explique le professeur en dépendance comportementale de l’université de Nottingham Trent Mark Griffiths.
Avec ses promotions à durée limitée, l’excitation liée à l’incertitude des gains, les notifications constantes et le sentiment d’urgence provoqué par des mentions du type « presque épuisé! », Temu présente un risque réel de dépendance (et, accessoirement, d’achats impulsifs).
Temu a même intégré les jeux Farmland et Fishland, dont les noms rappelleront de mauvais souvenirs à ceux qui se sont fait inviter avec insistance à jouer à Farmville en 2008 par une tante sur Facebook.
« On dit que les ados sont accros à leur cellulaire, mais ma mère et la blonde de mon père, ce sont deux femmes de 60 ans qui jouent 20 minutes sur leur cell pendant un souper de famille pour gagner quelque chose sur Temu », déplore Olivier, lui-même père de deux enfants.
Olivier aussi dit s’être ramassé avec des tonnes de jouets généreusement offerts par les grands-mères.
« À Noël, c’est devenu le running gag, souligne le jeune père. [Ma mère] ne prend même pas le temps d’emballer le cadeau, ça vient dans le sac de plastique transparent de Temu. La distribution de cadeaux n’est plus dans la joie, c’est comme : “Ahhh, un cadeau Temu…”. »
Temu réalise le tour de force de faire croire à ses utilisateurs qu’ils ont contourné le système.
Anna explique la joie de sa mère lorsque Temu lui laisse gracieusement un article qui ne convenait pas, ou lorsque la plateforme lui envoie par erreur trois supports à brosse à dents au lieu d’un seul.
« Elle est contente d’avoir des trucs gratuits, même si ce sont des bébelles, expose Anna. [Les utilisateurs de Temu] ont l’impression qu’ils fourrent le système, qu’il y a une faille et qu’ils s’en sortent gagnants. Ils se font fourrer. »
Les mécanismes de Temu peuvent « modifier la perception et le comportement des utilisateurs face aux achats en ligne », met en garde le site Jeu : aide et référence. D’ailleurs, quand un site dédié aux dangers des jeux de hasard et d’argent consacre un article à une application, c’est signe qu’il faut ouvrir l’œil.
Difficile de convaincre les grands-parents que Temu ne leur rend pas service. Anna et Olivier ont essayé, sans succès.
En plus, des doutes ont été soulevés quant au versement de la TPS et de la TVQ dans les coffres de l’État par Temu, malgré que les consommateurs, eux, paient ces taxes.
« On parle à ma mère d’arrêter pour les données bancaires, pour ses infos, pour toute cette délicatesse qu’il n’y a pas nécessairement en Chine, et pour les toxines qu’il peut y avoir dans les jouets, mais elle est accro, soupire Anna. Ça fait partie d’elle, maintenant. »
J’en rajoute une couche?
Enregistrée à Dublin en Irlande (!), la plateforme appartient à l’entreprise chinoise PDD Holdings, dont l’adresse légale se situe aux îles Caïmans. Ses activités, elles, sont bien chinoises.
C’est cher payé pour des bébelles toxiques, même si elles ne coûtent qu’un dollar.
Une enquête menée par le International Consumer Research and Testing, dont fait partie Protégez-vous, a révélé que 65 % des produits vendus par Temu, et la quasi-totalité des jouets testés ne sont pas conformes à nos lois. Qui plus est, ces plateformes se montrent « peu enclines à envoyer des rappels lorsque des problèmes avec leurs produits leur sont signalés ».
Selon un sondage réalisé en janvier auprès de 1 011 adultes québécois, 35 % des clients de Temu et de Shein y font des achats chaque mois. Ce n’est pas étonnant : en 2024, la BBC déclarait que Temu était aussi addictif que le sucre.
Pourtant, les raisons de cesser d’utiliser Temu sont légion, dont son utilisation plus que douteuse des données bancaires et personnelles de ses utilisateurs. Une demande d’action collective a été déposée en 2024 à la Cour supérieure du Québec afin de poursuivre Temu et ses pratiques de collecte de données, telles que les empreintes digitales, la reconnaissance faciale, la voix et la géolocalisation.
Les zones de la Chine où sont fabriqués les produits vendus par Temu sont reconnues pour leur recours au travail forcé des esclaves ouïghours, issus d’une minorité musulmane persécutée par le gouvernement chinois. Une enquête menée par le gouvernement américain a d’ailleurs révélé un « risque extrêmement élevé » que les produits vendus sur Temu soient issus de l’esclavage.