Camille Dauphinais-Pelletier

Ces doigts qui ne plient pas

« T’as les mains pleines de pouces, Kév ! »… Si seulement c’était vrai.

Parce que dessus mes mains gauche et droite à moi, les deux petits trapus aux extrémités sont les seuls représentants du lot aptes à plier. Les huit autres doigts sont dépourvus de ces phalanges médianes permettant cet acte de dextérité pas pire pratique.

Oui-oui, je sais, j’ai l’enveloppe charnelle fucked up.

Ce qui fait en sorte que mes autres doigts – incluant les majeurs taquins – sont constamment en position « Fuck you ». Multiples imbroglios gênants s’ensuivirent alors au cours de ma jeune carrière professionnelle (ouain).

Fait que dans le fond, ça ferait juste ben mon affaire d’avoir les mains pleines de pouces. Ça m’aurait sûrement fait épargner un bon montant en vaisselle cassée. Et m’aurait sûrement évité quelques éphémères dépressions nerveuses.

Parce que c’est frustrant du tabarouette que d’être génétiquement maladroit/malprogrammé comme je le suis. Avoir un problème de motricité fine, ça complique solide les tâches ménagères. Ça peut les rendre excessivement frustrantes.

Mais la maladresse est garante d’un certaine charme pis des fois ça me dérange pas trop. Comme hier, j’ai échappé ma douzaine d’œufs à terre. C’était pas grave, seulement deux ont cassés (pis je pense que je peux les réparer).

Pis d’autres fois, c’est comme jeudi soir. Quand je me suis retrouvé à quatre pattes à essayer de ramasser du liquide à vaisselle. Du maudit Palmolive rose en tsunami sur mon plancher, ça se ramasse ben mal. Les genoux tout trempes, à essayer d’éponger, pis que ça fait juste des maudits ressacs sur tes jeans.

J’me sens ben vulnérable. J’me crie après.

J’me mets peut-être à brailler un peu. À maudire tous les détergents de la planète mais aussi moi-même, à me taxer d’illustre incapable encore une fois. Une minute plus tôt, tout allait bien. Je faisais la vaisselle. Les doigts savonneux, j’échappe la bouteille. Je me recule avec mon fauteuil pour la repérer, mais j’roule dessus pis j’fais exploser le bouchon pis ce qui me restait d’estime personnel ce soir-là.

Pis dans mon sinistre de cuisine, à terre, je repense à toutes les autres fois où je m’haïssais le système nerveux.

Revenir de l’épicerie, le Saint Graal en main ; l’unique bière qui allait soulager ma journée poche. Essuyer proprement mes roues imbibées de slush de janvier sur le tapis, pour pas salir le plancher. Pis finalement renverser la bière drette dessus.

Échapper toutes mes débarbouillettes propres dans la bol de toilettes parce que j’me suis obstiné à les disposer élégamment sur la maudite tablette du haut qui anyway me sert jamais parce qu’est trop haute.

Rager quand ma pince – bien utile en temps normal pour ramasser des choses hors de portée – décide subitement de pu marcher. Pis être convaincu que tous les objets d’la pièce MÈNENT UNE MUTINERIE CONTRE MOÉ.

C’est frustrant parce que j’étais pourtant, avec ces mêmes mains désarticulées, super habile d’mes dix doigts quand j’étais jeune. J’étais habile en construction Lego. Je manipulais avec tant d’adresses ces manettes pourtant disproportionnées de N-soixante-quat. Pour preuve je battais tout le monde à Mario Kart (je prenais Toad, comme à peu près tous les p’tits gars un peu trop gentil de notre génération).

Peut-être qu’un jour je pourrai retrouver cette dextérité d’antan. Comme si elle pouvait se réacquérir en points, comme dans Diablo II.

J’me croise les doigts.

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