Mélissa Desjardins

Ces commerces qui redonnent le pourboire à la communauté

Oui, votre tip aide parfois des organismes de bienfaisance.

Lundi midi sur le Plateau-Mont-Royal. Il fait beau. Les cafés et les restaurants sont remplis. Les clients entrent et sortent de leurs établissements comme dans une fourmilière.

Ah, le pourboire… un gros point d’interrogation québécois.

À l’intérieur des commerces, l’argent passe d’une main à l’autre, et d’un bon service naît un pourboire. Ah, le pourboire… un gros point d’interrogation québécois. Si les Français n’y sont pas trop habitués, ici, on suit méthodiquement une étiquette assez claire : 15 % pour un service aux tables, 1 $ pour un drink…

Là où c’est moins évident, c’est où notre tip se rend. Appartient-il à son récipiendaire? À toute l’équipe? 20 % à ceux qui sont aux fourneaux, le reste à ceux qui font le service? Juste sur l’avenue du Mont-Royal, les formules changent. Et elles sont secrètes, presque tabou, même. On accepte rarement de m’en parler.

Une chose est certaine : selon le Code du travail, l’employeur ne peut pas s’ingérer dans le pourboire des employés. Ça veut dire qu’il ne pourrait pas imposer une convention de partage des tips des salariés, par exemple. Cette décision doit résulter du consentement libre et volontaire des employés.

Mais cette condition n’empêche pas certaines entreprises d’être créatives…

Malgré l’heure de pointe, une gérante du Toledo, un café nouvellement installé au coin de la rue Drolet, s’accoude au comptoir pour échanger quelques mots. Et rapidement, je découvre une nouvelle équation. Et si le tip, plutôt que d’être séparé entre employés, retournait au quartier?

Photo : Zacharie Routhier

Redistribuer son pourboire

Le Toledo, c’est un hybride de boulangerie, de bar à café et de cafétéria urbaine. Pour eux, les pourboires, ça ne représente pas grand-chose. « S’il fallait répartir le pourboire dans la journée entre les dix personnes qui travaillent, ça fait deux dollars par personne, c’est un peu pourri », illustre Camille, l’une des deux gérantes.

« Les employés sont valorisés financièrement et l’idée de redistribuer les tips, c’est un élément positif. »

Soutenus par un salaire plus élevé que le minimum requis par la loi, les employés ont plutôt choisi de le redonner à des organismes du quartier. Un mois et demi après l’ouverture du café, en mars dernier, l’argent est allé à l’organisme Jeunesse au soleil, qui œuvre principalement dans le domaine de la santé. Maintenant, c’est au tour de l’Accueil Bonneau, qui accompagne au quotidien des personnes en situation d’itinérance, de recevoir le pourboire laissé à la boulangerie.

« C’est une association qui a été choisie par les employés », explique la gérante. Ils ont rédigé une liste d’associations locales et, chaque mois, un nouvel organisme est bénéficiaire. Les clients sont d’ailleurs invités à leur soumettre les initiatives qui leur tiennent à cœur.

« C’est une nouvelle manière de penser, estime Camille. Les employés sont valorisés financièrement […] et l’idée de redistribuer les tips, c’est un élément positif. »

Photo : Zacharie Routhier

Viable dans le milieu de la restauration?

Souhaitant approfondir mes recherches sur cette tendance qui m’était jusqu’alors inconnue, je suis parti à la recherche d’un restaurant qui, lui aussi, gère différemment les pourboires.

En restauration, l’importance des tips dans le salaire des employés est notoire.

Parce qu’en restauration, l’importance des tips dans le salaire des employés est notoire. Lors d’une bonne soirée, l’argent amassé en pourboire surpasse parfois le taux horaire des employés.

C’est d’ailleurs pour ça qu’au Québec, le salaire minimum est moins élevé pour les catégories d’emplois salariés à pourboire, desquels font partie les serveurs. On parle de 10,05 $ de l’heure, soit 2,45 $ de moins que le salaire minimum d’un emploi « standard ».

Je me suis donc rendu au Robin des Bois, un autre établissement du Plateau-Mont-Royal, qui roule depuis 2006. Si, de l’extérieur, le restaurant a l’air tout à fait normal, sa structure est pour le moins étonnante. « Il n’y a pas de propriétaire, c’est un conseil d’administration avec une directrice générale », m’explique Simon, qui est gérant.

Photo : Zacharie Routhier

On y compte quelques employés, mais l’organisme « à but lucratif à vocation sociale », comme le décrit Simon, s’appuie également sur le travail des bénévoles. Sur le site web du restaurant, on invite notamment les équipes de travail à sortir de leur bureau et venir faire une activité de team building afin de renforcer leur cohésion interne tout en contribuant au développement social, économique et culturel de la communauté.

Car au Robin des Bois, les profits sont redistribués dans le quartier. « On redonne à quatre organismes : Le chaînon, Jeunesse au soleil, Le refuge des jeunes et Santropol roulant », détaille le gérant. Même si, en restauration, les marges de profit sont minces, le restaurant a tout de même réussi à dépasser les 120 000 dollars en dons depuis sa création.

Pour en revenir à la question du pourboire, je relance Simon : donc, si je te tip 5$, où va mon argent? « Ça va aux organismes », me confirme-t-il, toujours souriant.

« Ça fait partie de la game, il faut l’accepter en venant travailler ici, mais la cause est bonne. »

Pour compenser, les employés sont payés au-dessus du salaire minimum. Ils touchent cependant moins que s’ils travaillaient dans un autre restaurant, admet Simon. « Ça fait partie de la game, il faut l’accepter en venant travailler ici, mais la cause est bonne », estime celui qui travaille au Robin des Bois depuis l’année dernière.

Aider les gens, garder le pourboire

Au cours de ma quête, je n’ai pas croisé beaucoup d’établissements offrant leur pourboire à des organismes. Mais j’en ai vu beaucoup s’impliquer socialement dans leur quartier, et je pense qu’il faut le mentionner. Redonner à sa communauté, ce n’est pas toujours une question d’argent cash.

Redonner à sa communauté, ce n’est pas toujours une question d’argent cash.

À Montréal, il existe plusieurs commerces, coopératives et organismes communautaires liés à l’industrie du service qui s’impliquent dans leur communauté sans nécessairement redistribuer leurs pourboires. Certains offrent des salles gratuites aux organismes communautaires, d’autres, des ateliers de cuisine ouverts au grand public, par exemple.

« Nous autres, on est en création d’emploi, c’est-à-dire que les gens que j’engage, ce ne sont pas des bénévoles qui font ça pour les beaux yeux du client », m’a confié un des propriétaires d’un restaurant à vocation sociale. Pour lui, l’argent des employés va aux employés, et c’est à l’établissement de s’investir dans son quartier.

Différentes solutions pour différentes situations, donc. Je vous laisse sur la classique scène d’ouverture de Reservoir Dogs, qui rappelle que le pourboire, c’est un sujet sensible depuis au moins 1992.

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