Celui qui voulait que je sois sa «  sex doll  »

Les récits d’une ancienne travailleuse du sexe.

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100 % vraies. Aujourd’hui je les raconte sans jugement, ni envers les travailleuses du sexe, ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

J’étais seule, cet après-midi-là. Ça arrive souvent que les filles ne se pointent pas, dans le milieu. Fifi la patronne essaie de nous motiver à venir à des horaires fixes : bonus et bouteilles de champagne offertes aux plus ponctuelles. Sans succès. C’est pas un métier de ponctualité. Il y a bien Samia qui est passée un peu plus tôt, mais elle est vite repartie avec son petit vieux préféré, celui qui veut juste la voir danser nue et qui lui donne des macarons délicieux…

Un homme s’arrête devant la porte et me regarde fixement depuis la rue. Il sourit en montrant toutes ses dents comme le chat dans Alice au pays des merveilles, puis il entre. Il est corpulent. Costume sur mesure, c’est sûr parce qu’il épouse parfaitement son gros ventre. Il porte une petite mallette en cuir marron dans une main et un sac en toile dans l’autre. Un parfum surchargé de musc envahit tout le bar.

– Ahhh, enfin! Ça faisait longtemps que je cherchais une fille avec des boucles! J’ai fait tous les bars du quartier. Allez, viens t’asseoir avec moi.

Il a une voix nasillarde avec un accent parisien marqué. Il me prend par le poignet avec force et me tire vers une table derrière le comptoir. Il claque des doigts sans regarder Fifi.

– Sers-moi un verre de champagne et un pour la petite aussi. Il faut que je lui parle, je ne serai pas long.

Fifi sait très bien comment se défendre et envoyer promener des clients désagréables. Mais si elle se mettait en colère contre tous ceux qui nous traitent avec mépris, elle n’aurait plus de business. Elle sort la bouteille de champagne du frigo. Toujours derrière le comptoir, elle lui sert un verre et profite du fait qu’il ne regarde pas pour mettre de la limonade dans le mien. Elle lui fera payer le plein prix, bien sûr. Il fait sombre, le client ne verra pas la différence et moi ça m’arrange, parce que je suis écœurée par le champagne. (Le goût est revenu depuis, cela dit.)

Fifi nous apporte les verres et se replonge dans ses mots croisés.

– Tu me reconnais? Tu peux le dire que tu me reconnais, je suis souvent dans les médias, ce serait normal. C’est pas grave, tu peux me le dire.

Son visage me dit quelque chose, c’est vrai. Mais je suis incapable de savoir où je l’ai vu.

– Oui, je crois que je vous reconnais.

– Bon ben, c’est pas grave de toute façon je suis avocat, donc je ne risque rien si tu parles! N’est-ce pas? Vu ta situation!

Il rit très fort de ce qu’il pense être une blague. Il y a plusieurs sortes de connards chez les clients. L’homme hautain qui aime bien t’écraser est une des sortes les plus courantes. Je souris.

« Tu n’existes pas, tu comprends? »

– Je suis content parce que le chapeau va bien te faire…

– … Pardon?

Il ouvre son sac en toile. Il en sort une robe blanche courte pleine de froufrous et une sorte de bonnet de dentelle. Le bas de la robe est tenu par des cerceaux, ce qui la rend très bouffante. Je ne comprends pas tout de suite.

– T’as déjà fait ça? Tu vas voir c’est de tout repos pour toi, je vais être ton client préféré.

J’en doute. Les clients les plus agréables ne diraient jamais ça.

– Tu voudras bien jouer le rôle de ma petite poupée?

– Heu, OK… Ça consiste en quoi?

– Tu ne fais aucun mouvement, et je fais mon affaire. Je t’ai dit, c’est parfait pour toi!

– Pourquoi tu ne préfères pas une vraie poupée? Ils en vendent à côté, je crois…

– … Non. Je déteste l’odeur du latex. Je veux une poupée avec de la vraie peau.

– OK.

Encore un de ces moments où je fais semblant de ne pas être surprise par une demande.

«Je déteste l’odeur du latex. Je veux une poupée avec de la vraie peau.»

– Tu connais le Ritz, petite? * Bien. J’y serai demain à 17 heures. Tu donnes mon nom à l’accueil et tu montes. Je veux absolument que tu arrives habillée avec cette tenue. C’est clair? Tu sonnes, tu m’attends sans faire un geste et surtout tu ne dis pas un mot. C’est clair? Tu n’existes pas, tu comprends? Et je sais où te trouver si jamais tu ne te pointes pas demain! N’oublie pas, je suis avocat.

Il éclate de rire à nouveau. J’allais répondre cette fois, mais il a appuyé son index sur ma bouche. « Chut. »

J’ai croisé beaucoup de concierges d’hôtel de luxe. La plupart savent immédiatement que vous êtes une pro avec un client. Parfois ils sont très sympathiques et parfois ils sont dédaigneux, comme s’ils oubliaient, au milieu de tout ce luxe, que leurs affaires sont rangées dans la salle d’employé du sous-sol. Ce jour-là, quand je suis arrivée dans le hall du Ritz avec ma robe à froufrous blancs, c’est sûr qu’ils n’ont pas hésité à se foutre ouvertement de moi.

Je n’avais pas encore mis le bonnet et j’avais essayé de cacher la robe avec un trench coat, mais les cerceaux rendaient l’affaire impossible. Un des deux gars à l’accueil s’est caché derrière un menu pour pouffer de rire. Le plus âgé m’a accueilli avec un regard moqueur.

Bonjour, Mademoiselle, bienvenue au Ritz.

Je suis devenue rouge.

– Oui bonjour, ça va je sais… c’est un costume, pas ma vraie robe. C’est pour… une soirée costumée, plus tard…

– Bien sûr mademoiselle, vous êtes très élégante.

L’autre s’est remis à pouffer.

  1. – Je suis venue voir Monsieur ****.

– Oh, je vois.

Croyez-moi, les concierges d’hôtel savent tout des potins sexuels de leurs clients célèbres. Je n’ai presque jamais dû donner de pseudo à l’accueil d’un hôtel, les clients connus ne se cachent pas tant que ça. Ça m’a toujours étonnée.

Je prends l’ascenseur et j’enfile le bonnet. Je comprends pourquoi il a choisi cet hôtel, ça colle bien avec ma tenue : d’immenses rideaux argentés avec des pompons, du velours partout et des moulures en or.

« Arrête de respirer aussi fort! »

Je frappe trois coups à la porte de la suite et j’essaie de m’immobiliser comme il me l’a demandé, mains le long du corps. Il ouvre la porte avec son sourire de chat mauvais et me tire vers le lit.

– Alors, tu t’assieds sur le bord là et tu regardes le mur. Les mains sur tes genoux. Voilà.

Il me parle vraiment, comme à une imbécile. Et en même temps, je reconnais que j’ai vraiment l’air d’une imbécile dans ma tenue de bergère de l’époque victorienne. Il commence à me caresser par-dessus la robe en malaxant ma peau comme si c’était de la pâte à pain.

– Tu clignes trop des yeux, arrête de cligner des yeux.

– Je vais essa…

– Chuuuut!

Il me parle vraiment, comme à une imbécile. Et en même temps, je reconnais que j’ai vraiment l’air d’une imbécile dans ma tenue de bergère de l’époque victorienne.

Il se met à parler en marmonnant, en me touchant et me retournant dans tous les sens. Il se parle tout seul, exactement comme un enfant qui murmure en jouant dans un coin avec son jouet. « Je vais te prendre toi, oh oui je vais te prendre fort, je mets mon petit préservatif pour te prendre, je suis sûr que tu vas aimer ça, t’es toute belle dans ta nouvelle robe, oui je t’aime, tu vas prendre ma bite tellement je t’aime… »

De temps en temps il élève la voix pour me donner des ordres.

– Relaxe ton corps, t’es trop tendue!

Il enchaine les positions comme un jeune débutant maladroit qui se serait préparé en googlant « Kama sutra ». Quinze secondes de missionnaire, quinze secondes de levrette, quinze secondes de cuillère, etc.

– Garde ta bouche ouverte!

Ça, c’est vraiment pas simple. Vous pouvez essayer en couple à la maison, si vous avez envie de passer un mauvais moment : si vous gardez la bouche ouverte sans pouvoir faire un mouvement (ni de lèvres, ni de langue) et qu’on vous fiche un sexe dans la gorge, vous allez certainement vous étouffer. Ça l’énerve.

– Chuut, tu respires trop, arrête de respirer aussi fort!

Puis immédiatement, ses yeux deviennent plus doux et il me caresse les cheveux. « Pas toi, toi t’es parfaite ma chérie, tu prends bien ma bite toi, t’es ma petite poupée d’amour… »

Vous pensez peut-être que c’est reposant pour une escorte de faire la poupée… Ben détrompez-vous. C’est épuisant de ne pas bouger, ça demande une énergie folle. Je n’ai jamais autant envie de me gratter, de tousser, de rire du ridicule de la situation.

« Je vais jouir, je vais jouir en toi et on fera plein de petites poupées que j’aimerai fort. »

La cadence s’accélère, et il éclate soudain d’un rire aigu, comme un gloussement d’oie intense. C’est fini. Il me donne l’enveloppe sans me regarder et me signifie d’un signe de la main que je dois partir. En bas, je passe en courant devant les concierges. Au moins, le chauffeur de taxi croit à l’excuse de la soirée costumée, lui.

Ce client, je l’ai revu quelque temps plus tard dans une émission de télé. C’était un débat, il défendait son client. Sans vous donner trop d’info, son client était un sale type qui avait fait des horreurs. Il s’énervait contre l’avocate du camp adverse. Il la regardait avec ce même regard de mépris que j’avais vu lors de notre rencontre. J’ai souri en imaginant que je débarquais sur le plateau en direct, en criant : « Ce type m’a payée pour que je sois habillée en poupée bergère et il glousse comme une oie quand il jouit! »

Je pense que j’aurais gagné le débat.

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Pygmalion et sa blonde statue

On pourrait dire que c’est le poète Ovide qui a lancé la mode d’être excité par une femme inerte. Tu peux difficilement faire plus influenceur-je-l’ai-fait-en-premier, parce que c’était en -43 avant JC. À l’époque, il me semble qu’il n’y avait pas Pornhub. Donc forcément, il y avait de la place pour une grande imagination sexuelle. Dans « Métamorphoses », son best-seller, Ovide parle de Pygmalion, un sculpteur qui tombe amoureux de sa création. Il finit par la rendre vivante, ils s’aiment et ont même un enfant du nom d’une île grecque où, de nos jours, il doit y avoir des party tout l’été. Je vous accorde que c’est plus romantique qu’une histoire de sex doll. Mais ce sont les premiers écrits qui parlent de ce genre de fantasme.

C’est grâce à ce mythe que « Pygmalionisme » est le nom qu’on donne encore aujourd’hui à l’attirance sexuelle envers poupées, statues et tout ce qui représente une femme immobile… Avouez que vous ne verrez plus les visiteurs du musée Grévin du même œil!

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