Celui qui voulait dépuceler son fils

Récit d'une ancienne travailleuse du sexe.

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100 % vraies. Je les raconte aujourd’hui, sans jugement ni envers les travailleuses du sexe ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

L’homme qui entre dans le bar ce mercredi après-midi n’a pas l’air d’un client classique. Il a les joues roses d’un homme de bonne famille qui fait de l’équitation après la messe le dimanche. Il ne regarde ni nos jambes ni nos décolletés avant d’aller s’asseoir au bout du bar. Un jeune homme le suit : visage doux, cheveux très courts, le regard rivé au sol. Fifi, la patronne du bar, s’approche d’eux.

Ça va messieurs? Vous savez comment ça se passe ici ?

L’homme secoue la tête. Il a l’air antipathique, les sourcils froncés.

Ben, vous me dites quelle petite vous voulez et on s’arrange.

Il se penche vers le jeune garçon et ils murmurent ensemble quelques secondes.

Nous voudrions la blonde s’il vous plait, dit-il, toujours aussi glacial.

La blonde, c’est moi. Je me lève et je vais me glisser entre eux. J’ai beau avoir fait cette approche des dizaines de fois, j’ai toujours une appréhension quand je suis commandée par un client. J’essaie de prendre une voix suave.

Bonjour messieurs, est ce que ce sera pour vous deux?

Je fais semblant d’être très à l’aise avec l’idée, mais à ce moment-là, je n’ai pas encore eu plusieurs clients à la fois, et ça me fait peur. L’homme s’approche de moi. Il a une haleine pestilentielle. Pourquoi les gens qui s’approchent pour nous murmurer dans la face ont toujours la pire haleine? Il pose la main sur l’épaule du jeune.

C’est Édouard*, mon fils. Il n’a jamais… donc vous voyez quoi. Ça devient problématique à son âge.

— Il a quel âge?

— 25 ans.

— Ben c’est pas si…

— Non, mais c’est pas la question, coupe le père. C’est pas normal, il faut s’en occuper, voilà. C’est décidé, c’est discuté avec lui.

Il a dit ça sèchement, les joues serrées. Le fils n’a toujours pas levé le regard. Je me penche vers lui.

— Et toi, ça te dit? Je t’intéresse?

Édouard hoche la tête. Son père s’impatiente.

— Je vous donne l’argent, vous prenez une chambre dans l’hôtel à côté et vous faites ce que vous avez à faire. Moi j’ai du boulot, donc je l’attends à un café. Hein, Édouard, tu m’entends, je t’attends au café.

Édouard murmure un « OK », les yeux toujours au sol.

C’est combien mademoiselle s’il vous plait? demande le père.

— 400 euros. Plus la chambre.

Il me tend un billet de 500 euros et nous sortons tous les trois. À ce prix, ça donne droit à une bouteille de champagne. Fifi me la tend avec deux verres en plastique, je la glisse dans mon sac. Ça aidera sûrement Édouard à se détendre. Moi aussi d’ailleurs.

« Est-ce qu’il y a un ordre dans les positions? »

La chambre d’hôtel sent le ménage mal fait et un fond de poussière. Je m’assois au bord du lit. La couette blanche a une odeur de javel, elle est râpeuse d’avoir été lavée des centaines de fois. Je dis à Édouard de s’asseoir. On entend les ambulances passer dehors, les voitures qui klaxonnent. Il ne me regarde toujours pas. Je lui prends la main.

— Tu veux qu’on prenne la douche ensemble ou tu préfères être seul?

— Seul.

— OK, vas-y je t’attends.

J’ouvre la bouteille. Habituellement, je fais semblant de boire. Je n’aime pas perde le contrôle avec un client, mais cette fois, j’ai besoin d’un peu d’aide. Je sais qu’il va se souvenir de ce moment toute sa vie et ça me fait un effet bizarre. Je me demande si j’ai bien fait d’accepter, si son père le force. Quand Édouard sort de la salle de bain, j’aborde le sujet.

— Tu sais, je peux dire à ton père qu’on l’a fait si tu veux.

Il se redresse et me regarde enfin dans les yeux. Je sens que ça lui demande tout son courage.

— Non, je veux le faire.

Il me rejoint sur le lit.

— Pourquoi est-ce qu’il t’a emmené me voir?

— Parce qu’il a peur que ce soit mauvais pour mes études. Il pense que passer ce cap sera bénéfique pour ma concentration. Je prépare le concours de l’X.

— L’X?

— C’est comme ça qu’on appelle l’école Polytechnique. C’est la meilleure de France.

— Tu dois faire du X pour entrer à l’X!

Ça ne le fait pas rire. Il est trop nerveux peut-être, ou alors ma blague est nulle, certainement.

Sa main tremble. Je la pose sur mes seins, mais elle reste complètement immobile, alors je la guide jusqu’au bas de mon ventre. J’ai l’impression de manipuler un pantin. Je le déshabille, il m’arrête soudainement.

— Est-ce qu’il y a un ordre dans les positions?

Il a parlé un peu fort, comme un militaire qui crie une question à son colonel.

— C’est à dire?

— Vous me direz par quoi il faut commencer comme position ?

— Heu… Je vais m’occuper de tout, ne te préoccupe pas de ce que tu dois faire.

Je lis un grand soulagement dans ses yeux.

« Salope! Oh, pardon. »

Édouard me fixe avec les yeux grands ouverts, complètement paralysé, tandis que je mets le préservatif. Je m’installe au-dessus de lui. Il a un sursaut pendant le premier contact, puis il serre la bouche et ne respire plus du tout. Son visage est rouge et gonflé comme une pomme. Quand il reprend son souffle, c’est pour répéter sans arrêt : « Ça va? Et là ça va? Ça va, vous êtes sûre? »

Quand j’essaie de l’emporter dans mes mouvements, il reste figé, comme un mannequin tout rigide. La cadence finit par s’accélérer. Et soudain, la petite pomme rouge crie d’un même souffle : « Salope! Oh pardon! » Je ne peux pas m’empêcher de rire. C’est pas le « salope », c’est le « pardon » qui est drôle. Il l’a dit avec le même ton. C’est terminé. Ça a duré une minute, peut être deux. Et maintenant, Édouard cache sa tête sous l’oreiller.

— Vraiment désolé, je ne voulais pas vous insulter.

— Je crois que tu peux me tutoyer, maintenant.

— Je ne voulais pas t’insulter, c’est sorti tout seul.

— Mais c’est rien! Si tu savais…

Il regarde le préservatif.

— Comment je l’enlève?

Je lui montre comment le faire vite et proprement, avec un petit mouchoir. Il m’observe avec un air studieux. Il n’est pas loin de prendre des notes.

— Alors, c’était comment? demande-t-il.

C’est marrant, il y a deux sortes de clients qui posent cette question : 1) ceux qui sont très sûrs d’eux et qui veulent vérifier qu’ils viennent de changer ta vie avec leur membre et; 2) ceux qui sont tellement complexés qu’ils veulent être rassurés, même par un mensonge.

— Franchement, très bien pour une première fois, bravo!

— Je t’ai fait jouir?

— Heuuuu…

Elle est là, la pire des questions. Et c’est toujours très compliqué d’y répondre. Il faut être rapide et convaincante.

— Pas loin?

Bien sûr, c’est faux. Mais ça a l’air de lui suffire.

« Édouard aura des petites amies normales maintenant »

Édouard essaie de m’embrasser. Comme il ne connait pas les règles du métier, je me dis qu’il aurait certainement du mal à comprendre un refus. Je lui accorde un tout petit bisou avant de me lever pour aller à la salle de bain.

En sortant dans la rue, Édouard regarde toujours au sol, mais il sourit. Il me tient même la main pendant quelques mètres. Il la lâche seulement quand il aperçoit son père nous faire signe de le rejoindre, assis sur une terrasse.

    • — Le contrat a été honoré comme il faut? demande-t-il.

— Oui, oui, répond Édouard un peu gêné.

— J’espère que vous n’avez pas échangé de numéro de téléphone? La situation ne se reproduira pas, que ce soit clair. Édouard aura des petites amies normales maintenant, hein Édouard?

Édouard baisse à nouveau les yeux.

— Allez viens Édouard, on sort de ce quartier.

Ils s’éloignent sans me dire au revoir ni me regarder. J’entends le père parler de la mendicité qui augmente à Paris. C’est certain : une passe, ça ne se termine pas comme dans un film romantique.

Au bar, c’est encore le même album de Shania Twain qui joue, la chanteuse préférée de Fifi, la patronne. Elle est seule, le nez dans un Sudoku. Toutes les filles sont sorties avec des clients.

— Alors bichette, t’as fait un trio gagnant? C’est ton premier truc à trois, non?

— Non, c’était juste pour le fils. C’était son père qui voulait qu’il ne soit plus puceau…

— Ah, OK.

Elle replace ses lunettes sur son nez et continue de gribouiller sa grille. Elle ne s’étonne plus de rien.

Parfois, je pense à Édouard. Je me demande ce qu’il dit quand une amoureuse lui pose la question : « Et toi, ta première fois »? J’espère qu’il a trouvé quelqu’un avec qui il se sent assez à l’aise pour répondre sans honte que sa première fois, c’était moi.

— —

Pères, fils et virginité au Québec

Curieuse d’en savoir plus sur les mœurs d’ici, j’ai interrogé Michel Dorais, sociologue spécialiste de la sexualité. Il m’a expliqué que dès les années 20, le Québec (et plus particulièrement Montréal) s’est mérité une réputation de « joyeuse vie » qui a perduré jusque dans les années 60.

À cette époque, dit-il, il était courant de voir des pères ou des frères ainés qui initiaient les jeunes garçons à la sexualité avec des prostituées. La pratique d’amener son fils dans un bordel pour un premier rapport n’était pas considérée comme secrète ou honteuse, mais plutôt comme une célébration. Montréal était alors la ville dans laquelle on trouvait le plus d’établissements sexuels au monde, et on venait des pays les plus lointains pour profiter du fameux quartier du Red Light.

Aujourd’hui, au Québec, à l’âge de 17 ans, 50 % des jeunes femmes et 40 % des jeunes hommes sont encore vierges**.

* Les prénoms ont été changés.

** Étude de 2017 mandatée par le ministère de la Santé et des Services sociaux et menée par l’Institut national de santé publique du Québec.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

Mon manège à moi

Tu sais que j’ai le cancer du sein. Ça, c’est réglé. En passant, merci pour ton écoute, ton empathie et ta bienveillance.

Dans le même esprit