Celui qui m’a offerte à un camionneur

Récit d'une ancienne travailleuse du sexe.

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100% vraies. Je les raconte aujourd’hui, sans jugement ni envers les travailleuses du sexe, ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

« Pour la soirée entière ? C’est 800 euros. » Le client est très chic, costume, manteau long bleu marine en cachemire. Il a garé sa voiture à côté du bar. Je ne monte pas dans les voitures de clients généralement, mais cette fois, Fifi, la patronne du bar, me dit de lui faire confiance : « Tu peux y aller, il est safe ». C’est le seul mot qu’elle sait dire en anglais. Fifi a été prostituée pendant vingt ans et quand ses seins ont commencé à tomber, elle est devenu patronne de bar à hôtesses. Quand Fifi dit que c’est safe, c’est safe.

La voiture du client est une Porsche, ou une Ferrari. En tous cas, la porte s’ouvre à la verticale et les sièges sont presque collés au sol. Sur la route, à travers les vitres teintées, je remarque le regard des gens. Je n’ai connu que la vielle Renault de mon enfance et les voitures d’occasion de mes copains étudiants. Mais cette voiture-là fait réagir tout le monde sur le trottoir. Il y a ceux qui lèvent les yeux au ciel (« Putain de riches »), ceux qui donnent des coups de coude à leurs copains avec un regard envieux, ceux qui essaient de regarder à l’intérieur. J’ai un peu honte. J’ai envie de sortir la tête et de leur dire : « C’est pas ma voiture, je suis comme vous en vrai !»

Le client me raconte qu’il travaille dans la finance, et que c’est la folie en ce moment, mais j’ai jamais entendu quelqu’un dire que c’était pas la folie dans ce milieu. Je suis toujours étonnée que les clients aient envie de parler de leur job, mais j’aime leur poser des questions. Ils adorent expliquer et moi j’apprends. Cette fois par exemple, je retiens qu’on peut parier à la baisse sur les marchés. Je ne suis pas sûre de ce que ça veut dire encore, mais je regarderai plus tard.

Il prend le périphérique, puis la sortie « Bois de Boulogne », le bois des prostituées. Bizarre, il a déjà une pute dans la voiture. Et la forêt, la nuit, avec un client, c’est le scénario d’horreur le plus cliché du monde, non ? Je repense à tous les faits divers avec des femmes retrouvées mortes dans les bois. Ma main droite est posée sur mon téléphone, à l’intérieur de mon sac, prête à composer 911. J’essaie de paraître calme.

  • -Pourquoi tu m’emmènes au Bois ? J’ai pas trop envie de sortir là, il fait un peu froid…

Il me sourit.

  • – Ne t’inquiète pas, tu vas rester au chaud.

« Tu lui dis que t’es un cadeau de ma part »

Il est 2h du matin. Le client se gare sur un immense parking quasi vide. Il y a trois voitures dans l’ombre, à l’autre bout. Et juste derrière nous, deux énormes camions poids lourds.

  • – Tu peux y aller, dit-il en faisant un signe de la tête en direction d’un des camion.

Je le regarde, interloquée.

– Où ? Je vais où ?

– Va voir un des hommes qui est dans son camion. Tu y vas, et tu lui dis que t’es un cadeau de ma part.

– Attends, tu veux dire, je… avec… lui ? Et tu voudrais que je le fasse avec toi après?

– Non non, juste avec lui. C’est mon cadeau. C’est ça qui me fait plaisir.
J’observe le client. Il a l’air très calme. Je jette un œil à son entrejambe, il ne bande pas. Je pense à ce que m’a dit ma collègue Lola, qui en a vu défiler depuis ses dix ans de travail : « Ceux qui bandent pas, c’est les intellos. Attention, c’est les pires ».

J’ai le cœur qui débat. Je sors de la voiture et je marche jusqu’à la porte du camion le plus proche. Je frappe trois coups solennels comme si j’étais à la porte d’un château. Le chauffeur m’ouvre, un peu étonné.

– Salut ?

– Salut, je peux entrer ?

« Ceux qui bandent pas, c’est les intellos. Attention, c’est les pires ».

Je monte les trois marches. On est beaucoup plus haut que ce que je pensais. Il y a une télévision qui passe une émission de Ruquier, une écharpe de foot sur le tableau de bord et un mini frigo au pied du siège passager. Je suis soulagée, le chauffeur est assez jeune et il a l’air propre, la cabine sent le produit à vitres. Et surtout, surtout, il a un regard doux. Il faut toujours vérifier le regard. Si tu as peur de son regard, il faut tout arrêter, c’est Fifi qui le répète sans arrêt. La lecture de regard, c’est sa spécialité. À partir d’une simple photo, elle peut deviner les fétiches de n’importe quel homme. Elle passe des heures à nous faire l’inventaire des perversions des stars dans les magazines à potins.

« Il répond “Enchanté”, la main sur mes seins »

– Qui c’est dans la Lamborghini

– C’est mon client, il veut m’offrir en cadeau.

– T’offrir à moi ? T’es prostituée ? Mais il me connaît même pas !

Je ris. Je me dis qu’il est un peu bizarre celui-là, si surpris de croiser une pute dans le bois de Boulogne.

En même temps une pute gratuite, c’est rare, je l’admets.

– C’est vrai, c’est pas une arnaque ?

Je mets quelques minutes à le convaincre que personne ne va sortir des buissons pour l’agresser.

– Bon ben… Ok, tu veux passer à l’arrière ?

Il accompagne sa question par un geste très gracieux et tire un petit rideau comme s’il dévoilait l’entrée de Narnia. Derrière les deux sièges, il y a un petit lit une place, avec un drap fleuri et une couette sans housse. Il s’y glisse en premier. Avant de le rejoindre, je jette un œil à la voiture du client. Il a la tête tournée vers nous, les deux mains sur le volant. Je ne distingue pas son visage. Je lui fais un petit signe de tête, il me répond.

Je commence à enlever ma robe. Le chauffeur me tend la main.

– Je m’appelle Jacques*.

– Mia.

 

Il est doux, il ose à peine me toucher. Il essaie de m’embrasser mais je tourne la tête. Il n’insiste pas. Il serait quasi impossible d’être dans une position autre que celle du missionnaire dans cette cabine, et c’est tant mieux.

Il répond « Enchanté », la main sur mes seins. J’ai le temps de voir une photo de lui avec trois enfants sur une petite étagère, juste avant qu’il ne la cache discrètement avec un coussin. Pendant quelques minutes, il répète « Ben ça alors, j’en reviens pas. Ben ça alors! » en me caressant. Il se déshabille seul, impossible de faire autrement dans un si petit endroit. Il porte un déodorant qui sent trop fort le musc, mais ça reste plus agréable qu’une odeur de transpiration. Il est doux, il ose à peine me toucher. Il essaie de m’embrasser mais je tourne la tête. Il n’insiste pas. Il serait quasi impossible d’être dans une position autre que celle du missionnaire dans cette cabine, et c’est tant mieux. Pas de temps perdu, Jacques est plutôt rapide, efficace, ça me convient très bien.

On se rhabille et il me remercie en me serrant la main.

– Tu crois que je dois aller remercier ton client ?

– Non, je ne pense pas.

– Ben merci, vraiment, merci. Incroyable cette histoire…

– De rien.

– D’ailleurs, c’est combien ton tarif normalement ?

– Pour une soirée 800 euros. Mais ce qu’on vient de faire c’est 350.

– Pfiouu! Ben j’aurais pas pu payer, c’est sûr.

Je lui fais un bisou sur la joue et il m’aide à descendre les marches. J’ai la sensation d’avoir fait une bonne action. Même si ce n’est pas du tout ce que ma prof de catéchisme avait en tête.

« C’est comme un film pour moi »

Le client m’ouvre l’aile côté passager. Il a toujours l’air très calme. Il est resté habillé, il ne dit rien, il sourit simplement. On roule en silence vers le périphérique. Les phares éclairent quelques travesties qui essaient de travailler en bordure du bois. Je me demande combien elles prennent.

– C’était comment ? demande-t-il enfin.

– C’était très doux, il était gentil…

– Je veux que tu me décrives tout.

Merde. Je suis nulle à ça. Il me l’a demandé très calmement, mais je comprends malgré tout que c’est un ordre. Que c’est là qu’il récolte ce qu’il a payé. Il garde les yeux sur la route et je commence à lui décrire l’évènement. Dès que j’essaie d’en faire un peu trop, il me coupe la parole.

– Non, non. Pas besoin d’en rajouter, je veux la vérité.

Alors je lui décris tous les détails les plus ennuyeux, jusqu’au retrait du préservatif qu’il a jeté dans la petite poubelle jaune entre les deux sièges. C’est moi qui ai fait le nœud pour le fermer parce qu’il n’y arrivait pas. Il a l’air satisfait, il me donne une petite tape sur la main.

– Merci Mia. – De rien. Et…ça te suffit ça ?

– C’est parfait. C’est comme un film pour moi. C’est là.

Il pose son index sur sa tempe. J’aimerais lui en demander plus, mais je sens qu’il ne veut plus parler. Il est 3h30 du matin. Il me propose de me ramener chez moi. Ça m’arrangerait, mais on ne donne jamais son adresse aux clients, alors il me ramène au bar où les filles sont en train de fermer.

– Alors, sympa ton bourgeois ? demande Lola.

– Ben il ne m’a pas touchée, il m’a fait monter dans un camion et il m’a offerte en cadeau à un chauffeur.

– Hé bé ! On me l’avait jamais faite celle là ! T’as demandé de l’argent au chauffeur aussi j’espère ?

– Ben non.

– T’es vraiment pas faite pour ce métier ! Moi, j’aurais demandé un petit billet de 100 en plus, minimum.

– Ce qui est sûr, c’est que même si un jour j’ai beaucoup d’argent, je n’achèterai jamais de Lamborghini. Je n’ai pas du tout aimé le regard des gens dans la rue.

Enrichissons notre vocabulaire: une pincée de candaulisme, un zeste de dogging

Et si on profitait de ce récit pour apprendre, plutôt que juger? Tout fétichisme est particulier à chaque personne. Imaginez deux hommes avec un fétichisme des pieds : l’un préfèrera les pieds avec du vernis et une pédicure parfaite, tandis que l’autre sera excité par ceux tordus et hors normes. Dans cette histoire, le client a sa propre formule mais on peut quand même reconnaître deux pratiques.

La première, c’est le candaulisme: ce qui implique que la personne est excitée de partager sa partenaire, de la donner à un.e autre ou à plusieurs autres. La deuxième pratique, c’est le « dogging », qui consiste à s’exciter en regardant des personnes se livrer à des pratiques sexuelles dans un véhicule en stationnement. Une sorte de voyeurisme spécifique aux voitures et camions. L’origine de ce terme vient des Américains… parce que pour s’absenter une heure ou deux dans un bois, la meilleure excuse, c’est de dire qu’on va promener son chien !

Au Québec, il existe plusieurs lieux où le dogging est pratiqué, particulièrement l’été, dans les parcs. Mais attention, il y a des règles à respecter entre ceux qui le pratiquent (et des lois qui le proscrivent). Renseignez-vous avant d’avoir du plaisir en toute courtoisie et sécurité. Ensuite, il ne vous restera plus qu’à adopter un chien…

* Les prénoms ont été changés.

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