Romain Lasser

Celui qui m’a fait jouir

Récit d'une ancienne travailleuse du sexe.

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100 % vraies. Aujourd’hui je les raconte sans jugement, ni envers les travailleuses du sexe, ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

J’ai longtemps hésité à raconter ce client-là. Pourtant, c’est une des premières questions que les gens me posent quand ils apprennent que j’ai été escorte : « Et alors, t’as déjà joui avec un client? ».

Je réponds souvent « non ». Pas parce que c’est une question intime. Plutôt parce que je pense que la vérité va décevoir. Et il faut que je vous prévienne, elle va sûrement vous décevoir cette histoire… Le seul client qui m’a donné un orgasme n’était pas un beau gosse aux abdos saillants, pas un brun ténébreux à l’accent exotique, ni même un homme avec un sexe parfait. Non. Mon seul orgasme m’a été donné par un agriculteur d’une cinquantaine d’années, de passage en ville pour le salon de l’agriculture. Ventre rond, plus trop de cheveux sur le crâne, vraiment pas un sex-symbol.

Mais voilà, il a été le seul à vraiment me donner du plaisir.

— —

Ce soir-là, ils entrent à quatre dans le bar. Déjà un peu chauds, mais tous sympathiques. Ils invitent les cinq filles présentes à s’asseoir à une table et ils commandent deux bouteilles de champagne. Marius* s’assied à côté de moi. Il sent l’aftershave comme s’il s’était préparé pour une date et il porte une chemise neuve avec des plis parfaits qui indiquent qu’elle sort du sac du magasin.

Ils sont tous là pour le salon de l’agriculture, tous éleveurs du sud-ouest de la France. Ils font des blagues sur le fait qu’ils ont économisé spécialement pour passer cette soirée avec nous. Assez naturellement, chacun choisit la fille qui l’intéresse. Marius me montre son sac à dos.

  • Si t’as faim j’ai rapporté du saucisson du salon. Tu veux venir à l’hôtel avec moi pour y goûter?

Je pense sincèrement qu’il n’a même pas réalisé le mauvais jeu de mots. Il est un peu timide, je sens que ça lui a demandé du courage et de l’alcool pour entrer ici et me demander de l’accompagner.

« Moi je vois plus le cul de mes vaches que des culs de femmes. »

Son hôtel est à cinq minutes à pied du bar. Il me demande si j’ai froid et avant même d’attendre la réponse, il me pose son écharpe sur les épaules.

Je pensais connaître tous les hôtels du quartier, mais c’est la première fois que je vais dans celui-là. Il est beaucoup moins chic que les autres du coin, mais je m’en fiche. Au moins, ici, le concierge ne nous juge pas. Il ne nous regarde même pas, d’ailleurs.

Marius me prend la main dans l’ascenseur.

– Je peux faire ça?

– Bien sûr! Et tu peux faire plus que ça aussi!

Il esquisse un sourire gêné.

– Ben attends j’ai même pas payé encore!

La chambre est simple, mais propre. Sur le lit, il y a de la documentation sur les vaches et des produits du terroir.

La chambre est simple, mais propre. Sur le lit, il y a de la documentation sur les vaches et des produits du terroir. Marius me tend trois billets de 100 euros, puis il sort une bouteille de vin rouge de sa valise et nous sert deux verres dans des coupes de champagne en plastique.

– T’as un mari?

– Non, pas de mari, pas de petit copain.

Normalement, on évite de parler de leur femme aux clients, mais là je sens que je peux lui poser la question.

– Et toi, t’as une amoureuse?

– Ah non. Moi je vois plus le cul de mes vaches que des culs de femmes, tu sais.

– Je vois. Alors, t’as une vache préférée?

– Oui elle s’appelle Blanchette.

– C’est elle, ton amoureuse?

Il rit, je le prends dans mes bras et on tombe sur le lit.

« T’es pas obligée de mentir avec moi »

Les clients qui essaient de vous donner du plaisir, ça arrive. Certains passent même beaucoup de temps à essayer, ça devient une mission pour eux : faire jouir une prostituée. Je ne vais pas vous mentir : la plupart du temps, on simule l’orgasme assez rapidement dans ces moments-là. Les femmes le savent, il n’y a rien de plus désagréable que de recevoir du mauvais sexe oral ou des doigts trop pressants ou maladroits. Ça fait mal, on a juste envie que ça se termine vite.

Avec Marius, c’était différent. Il était doué avec l’ensemble de son corps. C’est difficile à décrire, mais il savait bouger. Dans la rue, il avait une démarche maladroite et pataude, mais au lit, soudainement, on aurait dit un danseur étoile. Il suivait parfaitement les mouvements de mon corps, sa main posée fermement derrière mon cou. En quelques secondes j’ai oublié que j’étais une pro avec un client. Je m’agrippais à lui, surprise par la précision de ses caresses. Il savait lire mon corps, anticiper la moindre de mes envies, il prenait son temps quand il le fallait, avant d’accélérer pile au bon moment : la chimie parfaite.

Dans la rue, il avait une démarche maladroite et pataude, mais au lit, soudainement, on aurait dit un danseur étoile.

Je ne sais même pas combien de temps ça a duré, mais je sais que j’ai mis du temps à retrouver ma respiration normale. Je n’arrivais plus à bouger, un peu paralysée par le plaisir et je suis restée allongée quelques minutes pendant qu’il prenait sa douche. Quand il est ressorti je lui ai dit :

– Marius, c’était vraiment bon. J’ai eu un orgasme génial…

Il m’a coupé la parole en regardant au sol.

– … Oh, mais t’inquiète pas, t’es pas obligée de dire ça avec moi.

–  Non, non! Je te jure, tu m’as fait jouir.

– C’est bon, je sais que vous devez dire ça.

– On doit rien dire du tout! Je te promets!
Il n’a rien répondu, s’est rhabillé et moi aussi. C’est le jeu. La plupart des clients croient aux jouissances simulées, mais celui-là n’a pas cru à mon seul véritable orgasme. Pas une seconde. Juste avant de partir, je me suis pendue à son cou et je l’ai embrassé tendrement sur la bouche. Il a eu l’air surpris. Au moins, ça, il a compris que ça n’arrivait pas avec tous les clients.

Vous saisissez peut-être maintenant mieux pourquoi je ne réponds pas à la question : « T’as déjà joui avec un client, toi? » C’est parce qu’elle est profondément mystérieuse cette chimie des corps.

Marius, je ne sais pas si tu lis URBANIA de ton sud-ouest de la France, mais tout était vrai. J’aurais tellement aimé que tu me croies, mais je comprends, je ne t’en veux pas. J’espère vraiment qu’aujourd’hui tu as une amoureuse qui te dit à quel point tu es doué. Salut à ta Blanchette, et merci pour l’orgasme.

*Le prénom a été changé

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Orgasmes et travailleuses du sexe

Raconter cette histoire m’a donné envie d’interroger d’autres travailleuses du sexe, qui elles, travaillent encore à Montréal. J’avais vraiment envie de connaître leurs expériences en matière de plaisir dans le cadre de leur profession. Et vous? Vous avez eu des orgasmes avec des clients?

Petit florilège de leurs réponses.

Lindsay, 29 ans, 9 ans de métier

« Mon client préféré »

« Il me faisait venir chez lui au moins une fois par mois. Il ne voulait même pas que je m’occupe de lui, c’était moi moi moi! C’est ça qui l’excitait et il était très bon avec ses doigts et sa langue. Il a dû déménager en Europe, j’étais vraiment triste. On s’écrit de temps en temps et il vient toujours me rendre visite quand il est de passage à Montréal. Je me fais spécialement belle pour lui. Je crois que j’étais presque un peu amoureuse au début. Plus maintenant, mais c’est quand même mon client préféré. »

Sophie, 25 ans, 1 an de métier

« J’ai jamais eu d’orgasme avec un homme »

« J’ai jamais encore eu de vrais orgasmes, même avec mes chums. Seulement quand je me masturbe toute seule. Alors je verrai plus tard, mais pour le moment c’est même pas une question. Je ne pense pas à mon plaisir avec les clients, ça me demande déjà assez de concentration de les faire jouir! Je dois juste utiliser beaucoup de lubrifiant, parce que c’est toujours sec. »

Alissa, 42 ans, 20 ans de métier

« T’en as eu seulement une fois? Moi je peux même plus les compter! »

« C’est tellement triste que t’aies eu un seul orgasme! Moi je suis clitoridienne et je connais bien mon corps et mon système, alors il suffit qu’un client ait un peu envie de passer du temps sur mon clitoris pour que je jouisse. Ils adorent ça, c’est le fun. Et puis comme je suis fontaine, ils sentent que c’est vrai, ils reviennent toujours ceux-là. »

Vanessa, 34 ans, 7 ans de métier

« Je ne me souviens pas de tous mes orgasmes. »

« J’en ai eu plusieurs. Je ne me souviens pas de tous, parfois j’avais bu. C’est comme ça pour moi : ça marche mieux avec l’alcool. Mais celui que j’ai préféré c’était un client qui aurait été mon genre dans la vie. Je peux même dire que je l’aurais certainement pas intéressé dans la vraie vie, tellement il était beau. Je me souviens, après cet orgasme, j’ai ri et je lui ai dit que c’était moi qui allais payer. Mais c’est quand même lui qui a payé. »

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