Romain Lasser

Celui qui m’a emmenée dans une salle à « glory holes »

Récit d’une ancienne travailleuse du sexe.

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100 % vraies. Aujourd’hui je les raconte sans jugement, ni envers les travailleuses du sexe, ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

Le bar ouvre à 15 h ça peut paraître tôt pour le genre d’activités qu’on y pratique, mais il arrive finalement très souvent que des clients viennent en plein après-midi. Ce sont généralement des hommes plus âgés. C’est Samia qui attire le plus les clients seniors. Elle s’est même donné le titre honorifique de « Pute à pépés ». « C’est à ça qu’on sert, non? Je les aime bien mes petits veufs, je me sens utile, au moins ».

Cet après-midi là, à 16 h, ce n’est pas un pépé qui passe la porte, mais un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un costume trois-pièces jaune avec un nœud papillon à pois. Il ressemble à Willy Wonka et il a l’air tout aussi excentrique.

La plupart des clients passent plusieurs fois devant la porte avant d’entrer dans le bar. Ils font semblant de regarder leur téléphone, d’observer l’architecture de l’immeuble et quand la voie est libre de regards indiscrets, ils se précipitent à l’intérieur. Willy Wonka, lui, s’en fiche complètement. Il fait même une petite courbette à une dame qui promène son chien avant d’entrer dans le bar.

– Bonjour mesdames! Quel régal pour les yeux cette belle rangée de jambes!

– Salut Albert*! dit Fifi, la patronne.

Il nous fait un baisemain à chacune avec les manières d’un prince. Il marque une pause devant moi.

– Vous êtes nouvelle, n’est-ce pas?

– Je peux te tutoyer? Merci, merveilleux. Est-ce que tu me ferais l’honneur de m’accompagner au Trouble en cette belle journée?

Il se penche et me tend son bras avec une petite révérence. Il est un peu irritant avec toutes ses manières, mais je vois que Fifi lui sourit amicalement. Et croyez-moi, elle réserve exclusivement son sourire à son bichon maltais et à ses clients préférés, qui se comptent sur les doigts d’une main. Je me lève.

– D’accord, allons-y.

Je sais que le Trouble est un club échangiste du quartier, mais je n’y suis jamais encore allée. Je me demande ce qui s’y passe en pleine journée, en milieu de semaine.

Albert m’ouvre cérémonieusement la porte. Avant de sortir, il se tourne vers Fifi.

– Est-ce que c’est possible de payer en chèque, madame la patronne?

Fifi sourit à nouveau et me fait signe que c’est oui.

Dans la rue, Albert essaie de me faire faire un pas de danse, mais je ne suis pas à l’aise sur mes talons et je manque de me casser la figure. Il abandonne très vite.

Les autres filles ne t’ont pas parlé de moi? Je suis sympa tu vas voir, je te ramènerai au château avant le coucher de soleil.

Drôle de princesse qui va au Trouble un jeudi après midi.

« Au moins, t’as pas à toucher leurs corps »

La salle principale du Trouble est au sous-sol. Le lieu ressemble à un club classique : un bar, une piste de danse… Mais en plus des quelques canapés traditionnels en simili cuir rouge, il y a des alcôves dont le sol est recouvert de matelas et des cordes attachées au plafond. La boule disco tourne au son d’une musique ringarde. Quelques hommes discutent près du bar. Albert va serrer la main à certains d’entre eux et leur donne des tapes chaleureuses dans le dos, comme s’il retrouvait ses amis au club de pétanque.

Je vous présente Mia, ma dame du jour.

Je leur serre la main et je vais rejoindre la seule autre femme présente dans le club. Elle est assise au comptoir, avec un verre à cocktail dans les mains. Trentaine, cheveux rouges, faux cils et rouge à lèvres noir. C’est une professionnelle. Elle fait la gueule, mais j’ai l’impression que c’est pour se donner un air. Elle me tend sa main parfaitement manucurée.

– Salut, je m’appelle Sandy.

– C’est ton premier mur?

– Hein?

Maintenant que je regarde de plus près, je vois que tous les murs noirs qui l’entourent sont en sorte de plastique épais parsemé de trous. J’ai vu ça dans des pornos, je comprends tout de suite.

Elle pointe du doigt une salle sombre à laquelle je n’avais pas fait attention. Maintenant que je regarde de plus près, je vois que tous les murs noirs qui l’entourent sont en sorte de plastique épais parsemé de trous. J’ai vu ça dans des pornos, je comprends tout de suite.

– T’inquiète pas, c’est pas si terrible, dit-elle. Au moins t’as pas à toucher leurs corps et leur transpiration. T’es avec lequel toi? L’artiste?

– Oui, et toi?

– Le poilu.

Elle me pointe un des hommes, celui dont une touffe de poils sort de la chemise, si épaisse qu’elle remonte tout le long de son cou. Elle l’interpelle :

– Hé mon chou, on n’est pas là pour enfiler des perles, on est là pour enfiler tout court! Allez au boulot!

« Tu vas voir c’est rigolo, tu sais pas par quel trou ça va sortir »

Mon client s’approche du comptoir avec un autre homme.

– Ma chère, est-ce que si mon camarade ajoute quelques billets il pourrait avoir la chance de participer à nos activités?

L’homme a l’air assez sympathique, et maintenant que je suis là, autant gagner un peu plus. J’acquiesce, et Albert me tend un chèque et le cash de son ami.

Les hommes passent derrière le mur et on se met toutes les deux à genoux de l’autre côté. Sandy me glisse à l’oreille.

– Tu vas voir c’est rigolo, tu sais pas par quel trou ça va sortir.

Quand le premier sexe surgit hors du trou, ça me fait immédiatement penser au jeu de fête foraine, où l’on tape avec un marteau sur les taupes.

Elle éclate de rire. Quand le premier sexe surgit hors du trou, ça me fait immédiatement penser au jeu de fête foraine, où l’on tape avec un marteau sur les taupes. J’essaie de lui mettre un préservatif, mais il se retire immédiatement dans l’obscurité. Je ne comprends pas. Il revient, j’essaie à nouveau de lui mettre, mais il recule encore. Sandy suspend la fellation qu’elle est déjà en train de donner et crie :

– Hé, messieurs! Les préservatifs, c’est pas une option!

J’entends la voix d’Albert de l’autre côté du mur.

– OK, branle-moi alors, s’il te plait. Je préfère ça à une pipe avec préservatif.

– Moi aussi, même chose, dit l’autre voix à ma droite.

Un autre sexe apparaît deux trous plus loin. Je n’aime pas le gout du latex, ça m’arrange plutôt.

« C’est une question de rythme ma belle! »

Je commence avec Albert. Je ne sais pas si je suis censée m’occuper d’un à la fois, ou des deux en même temps. Sandy répond à ma question. Elle est en train de travailler les deux sexes en face d’elle avec une adresse incroyable. Elle remarque que je suis impressionnée et un peu perdue aussi. La musique est forte, ils ne nous entendent pas, je m’approche d’elle :

– Je peux pas moi, j’y arrive pas!

– C’est une question de rythme, ma belle!

Je ne sais pas si je suis censée m’occuper d’un à la fois, ou des deux en même temps. Sandy répond à ma question. Elle est en train de travailler les deux sexes en face d’elle avec une adresse incroyable.

Elle se décale un peu et elle se positionne au centre, ses deux clients à gauche, un dans la main, un dans la bouche et Albert dans la main droite. Elle me fait une démonstration pendant quelques secondes, comme une artiste de cirque virtuose. C’est complètement surréaliste, je ne peux pas m’empêcher de me marrer. Elle retire le sexe de sa bouche et me lance avec son air pince-sans-rire.

– Hé ho, tu reprends maintenant. Je vais pas faire ton travail pour toi!

J’essaie d’y mettre autant de fougue qu’elle. On se regarde de temps en temps, elle fière de son expertise, moi essayant de copier son habileté.

Je suis contente quand ça se termine. J’ai mal aux genoux et mal aux avant-bras. Sandy m’aide à me relever et me tend une boite de mouchoirs pour m’essuyer le cou.

– Sandy, t’as du rouge à lèvres un peu partout sur le visage…

– Ben ouais maligne, pourquoi tu crois que j’ai un sac aussi gros! Je suis prête à me refaire la face à tout moment.

Elle me montre un sac plein à ras bord, de la taille d’une valise de weekend. Elle en sort des lingettes désinfectantes au citron qu’elle a certainement piqué dans un restaurant asiatique et m’en donne un sachet.

Je n’ai pas le temps de dire au revoir à Sandy, qui est dans les toilettes en train de se remaquiller. Dehors, je suis éblouie par le soleil. J’avais presque oublié qu’on était en pleine journée. Albert, lui, est complètement surexcité. Il se met à chanter, il essaie de me porter, il crie aux passants :

– Regardez comme elle est belle mon amie!

Je rentre au bar en grommelant contre toutes ces démonstrations qui m’ont gênée. Fifi défend Albert.

– Moi je les aime bien, les artistes. Mon deuxième mari, c’en était un. C’était le meilleur des trois. Au moins il avait son art, il m’faisait pas chier. Ceux qui ont des boulots de merde, ils sont trop collants.

Quelques années plus tard, j’ai recroisé Albert. J’avais arrêté le métier d’escorte et je visitais pour le travail une galerie de sculpteurs. Il était là, habillé avec un costume bleu fluo, posté à côté de ses sculptures de danseuses habillées de longues robes drapées. J’ai eu un petit sursaut, parce que j’étais accompagnée par deux collègues qui ne savaient rien de mon passé. Albert m’a reconnue tout de suite. Mais à ma grande surprise, il m’a juste fait un petit signe de la tête et il a poursuivi sa conversation en riant très fort. Comme quoi il savait aussi être discret, quand il le fallait.

*Les prénoms ont été changés

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Le sexe sans visage : petite histoire des trous de la gloire

Les Glory Holes ont gagné de la notoriété dans les années 50, 60 et 70, particulièrement dans la culture gaie underground chez les hommes. C’était la solution parfaite pour être anonyme et discret et surtout, pour éviter les poursuites judiciaires. À titre de rappel : aux États-Unis, jusqu’en 1962, on pouvait être emprisonné pour sodomie et homosexualité…

Pour savoir où trouver ces trous glorieux, avant l’ère Internet, il fallait acheter un guide bien particulier. On pouvait trouver dans les magasins érotiques ce livre magique, épais comme un annuaire téléphonique, qui donnait les adresses de tous les glory holes du pays.

Enfin, il est important d’ajouter que pour les pêcheurs anglophones, « Glory hole » veut aussi dire un super coin de pêche rempli de beaux poissons. Imaginez un peu quand ils cherchent sur internet « Meilleurs glory holes de la région »… Alors, si un pêcheur égaré tombe sur cette histoire, je lui présente toutes mes excuses. Ici, on parle d’une maquerelle, mais pas de maquereau.

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