Romain Lasser

Celui qui avait un fétiche des menstruations

Récit d'une ancienne travailleuse du sexe.

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100 % vraies. Aujourd’hui je les raconte sans jugement, ni envers les travailleuses du sexe, ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

Julien* est de loin le plus beau client que j’ai eu. Un grand brun aux joues carrées, cheveux en bataille et regard noir. Fin trentaine, une sorte de Colin Firth version un peu voyou. Quand il entre dans le bar, Samia me plante ses faux ongles dans l’avant-bras.

— Roooo, la bombe!

Mais c’est à moi qu’il fait signe. Au moment où je me lève, Samia me glisse à l’oreille : « T’es vraiment une grosse pute de chanceuse. » C’est dit avec amour.

Le client me lance un sourire dévastateur. La totale : fossettes, maxillaires en action, il se passe la main dans les cheveux sensuellement. On dirait une scène au ralenti de n’importe quel film avec Hugh Grant.

— Salut, assieds-toi. J’ai une question pour toi, est-ce que tu connais ton cycle menstruel?

Est-ce que tu connais ton cycle menstruel?

OK. Ça, c’est pas dans le scénario de « Coup de foudre à Notting Hill ». C’est la dernière question à laquelle je m’attendais. Les clients commencent souvent la conversation sans détour. Normal, ils n’ont pas de temps à perdre. J’ai déjà eu des débuts de conversations du genre : « Salut, tu fais la sodo? » Ou : « Enchanté. Ça te dit de me parler de ton père pendant que je me branle sous le comptoir? » Ou encore : « Bonsoir. Je sais que je suis une merde, insulte-moi ».

Mais on n’est pas complètement blasées pour autant. On pense que les putes ont tout entendu, c’est faux. Pas moi en tous cas. Ce qui est sûr, c’est que « Tu connais ton cycle menstruel? » je n’y avais jamais eu droit. Je balbutie un « oui ».

— J’ai un fétiche, un peu… Enfin, je suis pas mal excité par les menstruations. Est-ce que ça te convient si on se donne rendez-vous le deuxième jour de tes règles? Tu peux choisir l’hôtel, si tu veux.

Il ne faut pas que je lui montre ma surprise.

— Euh. OK. Je pense que ce sera jeudi prochain.

— Parfait. Je te laisse mon numéro de téléphone. Ça va, tu me prends pas pour un gros pervers?

— Non pas du tout!

— Merci. Et pour le rendez-vous, je voudrais que tu portes une serviette hygiénique que tu auras gardée toute la journée si possible. Et pas parfumée surtout, elles sont horribles ces serviettes parfumées! — Aucun problème. — À jeudi alors.

Il me fait un petit baise-main et fait un clin d’œil en direction des filles avant de sortir.

— Ben alors, il repart déjà? Il t’a vue de plus près et il a changé d’avis?

— Ta gueule, Samia.

« Je peux pas dire ça à ma femme »

— Merci d’être venue.

Julien parle très calmement. Il a cette assurance des hommes qui n’ont pas besoin d’en faire trop pour séduire. Il me sert un verre de l’excellent vin rouge qu’il a apporté.

— Si tu as des questions, n’hésite pas.

— D’accord, merci. Qu’est-ce qui t’excite exactement, c’est le sang?

— Le sang, l’odeur… Ça m’a toujours excité, je saurais pas te dire pourquoi. Mais si je t’embauche, c’est que c’est vraiment difficile de trouver une femme qui est d’accord pour me laisser la goûter pendant ses règles.

Je jette automatiquement un œil sur sa main gauche, il porte un anneau à son annulaire.

— Ben oui. Tu vois par exemple, je peux pas dire ça à ma femme. Imagine, elle va me prendre pour un fou. Parfois, elle accepte de faire l’amour pendant ses règles, mais pas de cunni, ça la dégoute.

— Vous avez essayé?

— Non, pas vraiment. Elle pensait que je plaisantais quand j’ai proposé, et puis…

Il replace mes cheveux derrière mon oreille.

— Je lui pique ses tampons dans la poubelle parfois. Mais elle ne met pas de serviettes, et c’est ça qui m’excite le plus. Ça garde mieux les odeurs. D’ailleurs tu as bien porté une serviette aujourd’hui?

— Oui, oui. Je vais passer à la salle de bain et j’arrive.

— OK, surtout ne t’essuie pas avec un gant!

J’ai dû respirer profondément pour me détendre et arriver à écarter complètement mes cuisses.

Quand je sors de la salle de bain, vêtue uniquement de ma culotte, Julien a recouvert le lit d’une grande serviette de toilette. Blanche, immaculée. En m’asseyant, je sens une couche de plastique, il a glissé sous la serviette une couverture de protection. Ça fait un peu Dexter. Pendant quelques secondes, je me dis que le beau Julien est peut-être un tueur en série dont le mode opératoire est de tuer ses victimes pendant leurs menstruations.

— OK, je te préviens, j’ai pas forcément envie de faire l’amour. Juste de te manger.

— Qu’est-ce que je fais, j’enlève ma culotte?

— Oui, mais garde là près de tes jambes, on va utiliser ta serviette.

Je me souviens encore vivement de la sensation bizarre que j’ai eue quand je me suis allongée sur ce lit, sans protection. Je me sentais honteuse et libérée à la fois. J’ai senti que ça coulait le long de ma jambe.

— Oh, pardon!

Un réflexe. Je me suis relevée et j’ai regardé le sang faire sa marque sur la serviette. Ça l’a fait rire.

— Non, justement, pas « pardon »! Moi je te dis merci, je suis là pour ça.

J’ai dû respirer profondément pour me détendre et arriver à écarter complètement mes cuisses. C’est tout le désir que j’ai vu dans son regard qui m’a finalement détendue.

« Je suis un vampire, je suis assoiffé de sang »

Voir quelqu’un le visage recouvert de sang entre ses cuisses, c’est impressionnant. C’est vraiment un effort de ne pas avoir l’impression qu’on lui fait du mal. Quand il a sorti sa tête et qu’il a souri avec tout ce sang partout, je n’ai pas pu m’empêcher de rire nerveusement.

— On dirait un peu un film d’horreur quand même, non?

— Que c’est bon, si tu savais. C’est vraiment enivrant. Je suis comme un vampire, je suis assoiffé de sang. De ton sang.

Ça dure une éternité. Parfois il se relève, comme étourdi, et il me regarde sans rien dire. Comme s’il se créait son propre suspense. Puis il y retourne. Il se rassied finalement et reprend une gorgée de vin rouge.

— Est-ce que tu veux bien me masturber avec ta serviette? Moi qui pensais que les surprises étaient finies pour la journée.

— Bien sûr. Oui, oui. Cool, cool. Aucun problème.

Je stresse un peu, je n’ai aucune idée comment m’y prendre, évidemment. Je décolle la serviette de ma culotte. Il a compris que j’étais un peu perdue, il me prend la main, place dans ma paume le côté collant et pose ma main-serviette hygiénique sur son sexe. Il finit vite, en quelques secondes. Il a du sang sur le visage, dans le cou, sur les mains, sur le sexe. J’imagine que si le staff de ménage était entré à ce moment-là, on aurait eu du mal à expliquer le tout.

On a pris une longue douche, on a ramassé nos affaires et on s’est dit au revoir devant l’hôtel. Il m’a embrassé sur la tempe.

— Il goûte vraiment bon ton sang en tous cas.

À ce jour, ça reste le compliment le plus original que j’ai reçu.

il me prend la main, place dans ma paume le côté collant et pose ma main-serviette hygiénique sur son sexe.

Encore aujourd’hui, je me surprends à être gênée de parler de règles. Surtout avec un nouveau partenaire. La première fois que j’ai eu mes règles avec mon nouvel amoureux, je lui ai écrit un texto avant d’arriver chez lui : « Je préfère te prévenir, j’ai mes règles ». Comme si j’annonçais que j’étais moins baisable ce soir-là. Comme si je lui indiquais qu’il avait une porte de sortie s’il souhaitait s’enfuir en courant. J’ai remonté la liste de nos SMS pour retrouver sa réponse : « J’ai pas peur du sang. Pis si tu me dis que le sexe pendant les menstruations ça t’écœure, on arrête tout de suite. ;) » Celui-là, je le garde.

*Le prénom a été changé

Ceci est mon sang

On en passe, du temps à saigner. Dans son ouvrage « Ceci est mon sang », Élise Thiébaut a fait ses calculs. Au cours de sa vie, une femme peut passer 57 600 heures à subir l’écoulement de l’équivalent « d’un demi-verre de bordeaux (50 ml) de sang par mois. » Et une femme utilise « entre 12 000 et 14 000 tampons, serviettes et protège-slips en quarante ans de vie menstruelle ».

Les menstruations sont depuis longtemps un tabou.

Malgré ça, les menstruations sont depuis longtemps un tabou. Les textes fondateurs des religions n’ont pas aidé. Dans la Bible, « La femme qui souffre ce qui dans l’ordre de la nature arrive chaque mois sera séparée pendant sept jours » (Lévitique 15.19); dans le Coran, « Séparez de vos épouses pendant ce temps, et n’en approchez que lorsqu’elles seront purifiées. » (chapitre 2.222) Et les scientifiques ont ajouté leur grain de sel. Les menstruations ont été décrites comme « nocives » par Hippocrate et « malfaisantes » par Pline l’Ancien. Lui affirmait carrément que les règles rendaient stérile toute terre, tuaient les fleurs et les abeilles, enrageaient les chiens et faisaient fondre le bitume. Rien que ça. Les menstruations ont bien un rôle historique et politique plus important que ce que l’on pourrait croire. Récemment, l’ethnologue Alain Testart a même développé la théorie que les menstruations seraient à l’origine de la division du travail.

Mais, petite lueur d’espoir, les menstruations ne sont pas un tabou tout à fait universel. Dans le taoïsme, il est dit que boire le sang menstruel donne l’éternelle jeunesse, à condition de boire directement à la source. Alors peut-être que Julien n’a pas pris une seule ride depuis toutes ces années. Peut-être qu’il avait en fait 265 ans, une âme tourmentée et la peau qui scintille au soleil… Je garde ça de côté pour ma fan-fiction porno de Twilight.

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