Romain Lasser

Celle qui m’a achetée pour son mari

« Je n’avais jamais vu une cliente entrer dans le bar avant ce moment-là. »

J’ai trente ans. Je suis journaliste et féministe. Pendant mes années d’études, j’ai été prostituée dans un bar à hôtesses de Paris. Chaque matin, je notais dans un carnet les histoires de la veille. Elles sont 100% vraies. Aujourd’hui, je les raconte sans jugement, ni envers les travailleuses du sexe ni envers les clients, pour montrer la diversité des fétiches, des désirs et la répression sexuelle qui existe dans nos sociétés.

Je n’avais jamais vu une cliente entrer dans le bar avant ce moment-là.

Elle est grande, brune, un beau visage avec un nez aquilin et peu de maquillage. Une épaisse écharpe noire avec des fils dorés cache la moitié de son visage. Elle l’enlève seulement une fois qu’elle est à l’abri du regard des passants, loin de la porte vitrée. Elle doit avoir une trentaine d’années. Elle se tient très droite, comme une danseuse classique.

– Je vous sers quelque chose ? demande Fifi, la patronne.

– Est-ce que je peux utiliser vos toilettes avant ? dit la femme.

– Bien sûr.

Dès qu’elle disparait derrière la porte rouge des toilettes, Samia et Lola se mettent à rire.

– C’est parfait tout ça, dit Samia, elle est charmante en plus !

– Ouuh pas si sûr, répond Lola. J’ai eu une cliente une fois, et ben je t’assure que c’est du travail ! Ça dure dix fois plus longtemps, j’avais mal partout ! Et toi Mia, de l’expérience avec une autre fille ?

Non. À part quelques échanges de bisous avec des copines lors de soirées alcoolisées, je n’ai aucune expérience. La femme est sortie des toilettes. Elle chuchote au bout du bar avec Fifi en nous regardant du coin de l’œil, avant de venir se poster devant moi.

– Est-ce que tu veux venir avec moi ? dit-t-elle avec un rire nerveux.

– Bien sûr. À l’hôtel ou chez vous ?

– Chez moi.

Toutes les travailleuses des bars de la rue mettent de l’argent en commun pour payer des agents de sécurité. Certains d’entre eux restent positionnés dans le quartier, d’autres sont en voiture ou en moto, prêts à venir nous aider en cas de problème. La cliente me donne son adresse et je leur envoie le SMS  classique : « Mia. Départ 22h. ** Avenue Victor Hugo, Paris 16. »

Je vais chercher mon sac et mon manteau. Avant de sortir, la femme remet son écharpe et fait à nouveau en sorte qu’elle lui couvre le visage. Une fois dehors, je jette un œil à l’intérieur du bar. Derrière la vitre, Samia et Lola me font des signes en triangle avec leurs doigts en se tordant de rire.

« C’est pour nos dix ans, une vieille promesse. »

En attendant le taxi, elle me regarde avec un sourire très doux, comme si elle voulait me rassurer.

– Je m’appelle Louise*, et toi ?

– Mia.

– Et ton vrai prénom ?

-…

– Ok, je comprends. Désolée, je n’ai pas l’habitude. C’est la première fois que je fais quelque chose comme ça !

Une fois dans le taxi, elle se met à chuchoter, à la grande déception du chauffeur qui comprend, vu l’endroit où nous avons embarqué, qu’il y aurait des choses croustillantes à écouter.

Elle me tend une enveloppe. À l’intérieur, il y a cinq billets de 100 euros, bien ordonnés. Je repense à ce que Lola a dit sur les clientes femmes, je commence à avoir vraiment peur de ne pas savoir quoi faire.

– Tu fais ça depuis longtemps ? Tu habites dans le coin ? T’as déjà fait ça avec un couple ? Tu fais quelque chose d’autre dans la vie ?

«Tout ça, c’est pour mon mari, Simon*. C’est pour nos dix ans. C’est une vieille promesse qu’on s’était faite au début de notre relation.»

Elle me mitraille de questions de toutes sortes, sans me laisser le temps de répondre. Elle essaie d’être discrète, mais je la surprends en train d’observer mon corps, serré dans la petite robe noire que j’ai achetée en trois exemplaires parce que je la trouve sexy et classe à la fois.

– Bon, alors faut que je t’explique. Tout ça, c’est pour mon mari, Simon*. C’est pour nos dix ans. C’est une vieille promesse qu’on s’était faite au début de notre relation. Il est plus stressé que moi, tu vas voir. On n’a pas l’habitude, tu sais.

– Moi non plus j’ai pas l’habitude !

J’aurais peut-être dû faire semblant d’avoir de l’expérience, mais elle a l’air plutôt rassurée par ma réponse. Nous descendons du taxi.

Nos deux paires de talons résonnent dans l’immense hall en marbre de son immeuble. Un tapis en velours rouge couvre le centre de l’escalier. Dans l’ascenseur, Louise me lance un clin d’œil complice. Au dernier étage, Simon nous attend dans l’entrebâillement d’une grande porte en bois. Il a l’air rieur, le visage rond, les cheveux gris bouclés.

– Salut les filles ! Enchanté…

– … Mia

– Enchanté Mia.

Je serre sa main, elle est très moite. Quelques gouttes de sueur perlent sur son front. Ils se mettent à rire tous les deux, un peu nerveusement.

– Bon allez, on va boire des coups ! dit-il.

« On a quelques règles avant de commencer »

Une fois dans le salon, ils ouvrent une bouteille de vin rouge qu’ils servent dans d’énormes verres. Je m’installe sur le fauteuil en face du canapé où ils sont assis. Ils se tiennent la main et commencent à m’expliquer les détails de leur arrangement, comme on présenterait un exposé.

– Quand on s’est rencontrés, on s’est dit que si on tenait dix ans, je lui offrirai une fille, explique Louise.

– On t’a embauchée parce qu’on préfère que ça se passe avec une professionnelle, plutôt qu’avec quelqu’un qu’on connaît…

– … Ou quelqu’un qui pourrait s’attacher.

– Voilà, c’est ça. On était passés devant le bar tous les deux il y a quelque temps, on t’avait repérée, tu nous avais plu. À partir de là, on s’est organisés.

– Oui, d’ailleurs on a quelques règles avant de commencer, dit Louise. Moi je veux surtout que ce soit pour Simon, mais je veux bien être là si ça ne te dérange pas. Comme ça, je te dis quoi faire, ça me donne l’impression de participer.

Ils ont décidé d’un safe word. Si jamais les choses ne conviennent pas à l’un ou à l’autre, ils diront « Basilic ! » et il faudra tout arrêter. Le mot nous fait rire tous les trois. C’est une sensation bizarre de partager un moment de complicité avec un couple qui se connaît depuis si longtemps. La moitié de ce qu’ils disent est sous forme d’insides, comme s’ils avaient besoin de vérifier leur complicité avec un best-of de leurs anecdotes avant de passer à l’acte.

Simon est chef cuisinier, Louise travaille dans les médias. Je leur pose des questions sur leur job, on discute comme si on se croisait lors d’une soirée chez des copains. Une heure passe. Une heure et trois bouteilles de vin. Finalement, Simon se tourne vers Louise.

– On le fait ?

– On le fait.

Il l’embrasse tendrement et nous nous dirigeons tous les trois vers la chambre.

« Je peux pas chérie, c’est trop bizarre »

Le lit est parfaitement fait, la lumière est tamisée, deux bouteilles d’eau minérale sont posées sur la table de chevet. Louise me tend un préservatif et s’installe dans un fauteuil en cuir marron au coin de la pièce, son verre de vin à la main. Simon m’attire vers lui et s’assied sur le lit. Il m’enlève délicatement ma robe et commence à embrasser mon corps. Je le déshabille à mon tour. J’écoute la voix fébrile de Louise.

-OK, heu, vas-y Mia, tu peux commencer les préliminaires.

Être sexy, à ce moment-là, me demande une concentration énorme. J’essaie d’oublier la situation, de positionner Simon pour que Louise puisse voir ce qui se passe. Il est excité, mais il transpire beaucoup. Louise sort un instant et revient avec une serviette de toilette qu’elle lui tend. Il s’essuie et nous reprenons.

Mets-toi sur lui maintenant, dit Louise. Il aime bien cette position.

Il est excité, mais il transpire beaucoup. Louise sort un instant et revient avec une serviette de toilette qu’elle lui tend. Il s’essuie et nous reprenons.

Sa voix est plus assurée. Je m’exécute. Le regard de Simon alterne entre Louise et moi. Il essaie de m’agripper le corps, mais ses mains trempées glissent sur mes hanches. Pendant quelques minutes, Louise ne fait plus aucun bruit, elle se cache derrière son verre, avec un sourire un peu figé.

— Basilic!

C’est Simon qui a crié. Louise éclate de rire.

— Qu’est-ce qui se passe? dit-elle.

— Je peux pas chérie, c’est trop bizarre!

Il roule sur le côté du lit et recouvre son corps avec la couette.

— Pour moi aussi c’est bizarre qu’est ce que tu crois!

— Et puis je suis bourré j’y arrive pas, là.

— Tu vas pas regretter de pas l’avoir fait plus tard? dit Louise.

— Non, promis, dit-il. C’est pas à cause de toi Mia, je suis désolé.

Louise vient s’asseoir sur le coin du lit et essuie doucement le front de Simon avec la serviette. Je me sens de trop, je me rhabille à toute vitesse et je les laisse seuls dans la chambre.

Louise me rejoint alors que je suis en train d’enfiler mon manteau dans l’entrée. Elle me tend un billet de 50 euros.

— C’est pour le taxi. Ça va, c’était pas trop nul pour toi?

— Non, bien sûr que non. Merci pour tout.

— Merci à toi, Mia, rentre bien.

Elle me fait une bise sur la joue et referme la porte. En attendant l’ascenseur, je les entends rire. Je crois qu’ils sont tous les deux soulagés que ce soit terminé, peut-être un peu fiers de l’avoir fait aussi.

Au bar, Lola me saute dessus, hilare.

— Alors, on a mal à la mâchoire? me dit-elle avec sa voix rauque.

— Pas du tout, c’était pour son mari!

— Aaaaah, anniversaire de mariage, c’est ça?

— Oui! Comment tu sais?

— J’en ai fait quelques-uns. Ça, c’est quand ça va plus dans leur mariage. C’est quand ils s’aiment plus.

Moi qui avais l’impression d’avoir vécu un truc original… Rien de tel que de parler avec une travailleuse du sexe avec autant d’expérience que Lola pour rendre toute pratique terriblement ordinaire. Il n’empêche que Louise et Simon auront été ma seule expérience de ce genre. Et qu’ils avaient l’air de s’aimer pour vrai, n’en déplaise à Lola.

*Les prénoms ont été changés

1+1+1 : le trip à trois en chiffres

Triolisme, plan à trois, threesome, quand il est question de l’envie de partager son lit chez les couples hétéros, on est très loin de la parité. 82 % des hommes se disent intéressés par l’idée du trio contre seulement 31 % des femmes. Et les temps ne changent pas tant que ça, les chiffres n’ont pas évolué depuis plus de dix ans.*

Si les couples hétéros veulent ouvrir leur lit à une autre personne, c’est à une autre femme et pas un autre homme. Les deux sexes sont en entente parfaite sur le sujet, 83 % des hommes et 83 % des femmes préfèrent que le troisième partenaire soit féminin.

Enfin, si vous avez des envies de tester un trip à trois entre adultes consentants, et ce, sans avoir besoin de faire appel à des professionnel (le) s, il existe des applications, des « Tinder » spécialisés en threesome. Pour tester, j’ai téléchargé une de ces applications un dimanche soir à 21 h. Rien qu’à Montréal, il y avait déjà une centaine de couples disponibles, d’âges et de profils très variés. Alors, bientôt un anniversaire de mariage à fêter?

*Étude Archives of Sexual Behavior, Avril 2017

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