Céline est une hipster

Alors que Céline Dion chantera avec Win Butler et Cœur de Pirate ce soir, on se penche sur ce qui pourrait constituer un tournant dans l’histoire de la culture populaire québécoise : l’hipsterisation de Céline Dion.

«As-tu eu des vacances, cet été?» Bof. Pas vraiment. Je suis allée à Las Vegas, mais c’était pas vraiment des vacances. Vegas, c’est à peu près l’idée que je me fais du contraire de prendre des vacances. En fait, je suis allée à Vegas exclusivement pour voir Céline. Céline Dion. C’était pour faire plaisir à mon amoureuse.

Ma blonde est la plus grande admiratrice de Céline au monde. Ok. La plus grande après Estevam, le Brésilien qui a appris le français juste pour comprendre les chansons de Céline, et après Olivia, celle qui a été arrêtée parce qu’elle chantait du Céline au karaoké de 7h à 23h, à tous les jours de sa vie. Disons que ma blonde voue une admiration sincère à Céline Dion, sans verser dans l’exagération jusqu’à appeler son fils Adhémar ou à choisir «CDIONFAN» comme immatriculation de voiture.

«Céline m’inspire comme les marathoniens m’inspirent, dit-elle. Quand j’ai une baisse d’énergie ou de confiance, je pense à son entêtement, à la théorie des séquences de René, à l’importance qu’ils accordent à leur instinct. En général, ça marche. En plus, Céline est une idole fiable, toujours du bon côté des choses, ce qui n’est pas le cas de toutes. Imagine combien ça doit être décevant, des fois, d’être le fan de Britney Spears ou de Tiger Woods… »

Pas spécialement fan des chansons de Céline (quand même), elle aime se rappeler l’histoire derrière chacune d’elles. Par exemple, elle m’a expliqué que Ne partez pas sans moi était la chanson que Céline a chanté à l’Eurovision en 1988, concours qu’elle a remporté en représentant la Suisse et non le Canada, mais dont elle se foutait éperdument parce qu’elle n’avait alors qu’une idée en tête : se retrouver dans le lit de René après le show. Ce qui arriva (du moins, selon la bio de Georges-Hébert). À l’occasion, nous regardons d’anciens documentaires et j’apprends ainsi à connaître la star que j’ai toujours regardée avec mépris, un mépris que je ne saurais plus vous expliquer maintenant que je connais mieux son parcours.

J’ai fini par trouver attachant cette admiration pour la vedette que j’ai longtemps considérée comme étant la plus kétaine de la colonie artistique québécoise. Comme plusieurs, j’ai levé le nez sur ce succès préfabriqué (des hits, quelques chirurgies, un plan de carrière infaillible) qui plaît au plus grand nombre et que Sylvain Cormier a comparé sans scrupules à McDonald’s et à Walmart. Qu’à cela ne tienne, j’ai toujours eu de l’admiration pour ceux qui assument leurs passions envers et contre tous, qui ont l’ouverture d’esprit d’aller au-delà de l’image et de comprendre que Céline Dion est beaucoup plus que le produit d’une équation marketing.

J’ai donc franchi le mur du second degré et pour sa fête, j’ai offert à ma blonde un voyage à Las Vegas pour aller voir Céline. Comme je ne suis pas millionnaire, j’ai profité de mon statut de journaliste : j’ai appelé les Productions Feeling pour obtenir des billets de presse.

«Bonjour Madame Lussier, j’ai pris connaissance de votre demande, m’a répondu Patrick Angélil (le fils de René), qui avait vraisemblablement Googlé mon nom et s’était bien assuré que je n’avais jamais écrit de bêtise au sujet de sa belle-mère. J’étais un peu étonné d’apprendre qu’Urbania voulait parler de Céline dans ses pages, mais je comprends, à la lecture de vos différents articles, que vous êtes du genre à démystifier la culture populaire, à réhabiliter le kétaine».

«C’est exactement ça!», ai-je répondu, contente de ne pas avoir à expliquer plus en profondeur l’essence de notre démarche.

La vérité, c’est que je ne suis pas trop du genre à faire des critiques de spectacles. Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai eu des frissons quand j’ai entendu, dans la salle du Colosseum : «On t’aime, Céline!», mais ça, ça tient beaucoup plus d’un chauvinisme insoupçonné chez moi que de la performance de Céline. Reste qu’au milieu du désert, même pour moi, Céline constitua une sorte de refuge.

Parmi les casinos et leur odeur de parfum cheap servant à camoufler celle de cigarette, parmi ces gens saouls se promenant avec un mètre de Tequila dans cette Strip dont le bassin de hipsters n’est pas suffisant pour fournir le Urban Outfitters en ressources humaines, parmi ces représentations plaquées de la Rome impériale ou des Caraïbes à l’ère des pirates, parmi ces gars à l’hygiène douteuse qui te passent des tracts pour aller voir des pitounes et tirer de la mitraillette en rotant, Céline était la grande dame, la classe même. En l’écoutant chanter de vieux hits jazz ou le rétro Ne me quitte pas avec visiblement plus de fun que My heart will go on, j’ai… connecté avec Céline, avec ce qu’elle est devenue.

Ma blonde, elle, a pleuré deux fois. La première lorsque Céline est apparue et la deuxième, lorsqu’elle est sortie de scène. Comme quand on revoit trop rapidement une amie de longue date à qui l’on reproche d’être partie vivre dans le fin fond du désert. J’ai compris que Céline, c’est ça, pour bien des gens : une amie de longue date. Une amie qui vaut plusieurs centaines de millions de dollars mais qui, on le sait, restera toujours proche de nous parce qu’elle a déjà dormi dans un tiroir.

À la fin du spectacle, Patrick Angélil est venu nous voir et, constatant notre appréciation de la ville qu’il habite depuis quelques années, nous a donné quelques trucs pour échapper à son côté artificiel. Puis, à la fin d’un échange passionnant sur le végétarisme nevadien, il a laissé tombé un mystérieux : «en tout cas, c’est le fun de voir une autre sorte de journalistes».

Au fond, peut-être que c’était dans les plans du clan Feeling, qu’on appelle pour demander des billets de presse. Depuis, on dirait que Céline a carrément décidé d’assumer cette nouvelle posture : celle d’icône hipster. Photos d’elles en plumes multicolores ou vêtue de pantalons en toutous et d’un masque du Rabbit crew, mise en vente de son château à l’île Gagnon, participation à une publicité nippone, des articles chaque semaine dans le Nightlife, c’est la folie furieuse!

À une époque où il est devenu presqu’un lieu commun de penser du mal de la vedette québécoise la plus célèbre au monde, trouver Céline Dion kétaine, franchement, c’est dépassé. Le summum de la coolitude ne serait-il pas de l’admirer, de la même façon qu’on porte un chandail de loup? Après tout, n’est-ce pas comme ça que la chanteuse Dalida est devenue une icône gaie?

Il y a très certainement un public pour ça, en tout cas. Un public qui, se prêtant au jeu du second degré, finit par lâcher sa garde et tomber sous les charmes du si dièse de Titanic. Un public qui se rendra ce soir au Métropolis pour voir Arcade Fire et qui, dans l’intimité de la salle de spectacle, découvrira Céline comme il ne l’a jamais connue encore, une Céline qui planera avec Watson et qui back-vocalisera sur du Louis-Jean Cormier.

Mais pour ma blonde, toutous aux jambes ou pas, il s’agira de la même Céline, celle qu’elle a toujours connue, celle qu’elle a toujours aimée et qu’elle aimera encore. Et moi, je serai au premier rang, soit pour tenter de capter cette énergie qui semble faire des miracles sur ma blonde, soit pour suivre le courant et faire comme tout le monde : trouver maintenant que Céline Dion, c’est cool.

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et auteure. En plus de ses collaborations pour Urbania, elle est chroniqueuse au journal Métro et dans plusieurs autres médias.

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