Ce piéton de qualité Canada fantaisie

Citoyenne ordinaire, j’aime mon prochain. Du moins, j’essaie de l’aimer. Toujours. Même quand il prend deux heures de dîner et un scan pelvien pour traverser la rue.

C’est l’été. C’est péché. Le sujet peut paraître mince, mais eh, oh. On se chuchote ça toutes les semaines. On peut bien profiter de ce billet de blogue pour se faire un petit barbecue. Allez; sortez-moi cette salade de pâtes et allongez-vous en sirène en vous tournant les couettes, qu’on se souffle le relent d’ail complice.

ALORS.

Au fil de la grâce qui m’a émancipée en un être d’infinie exception (et d’une thérapie avec une psy qui avait des ongles prune et or en alternance et une tendance lourde à fixer ses sandales pendant que je parlais en alexandrins), j’ai développé ma patience comme faire se peut.

Je m’attendris désormais devant un enfant aux petites mains raides qui hurle à s’en fendre la glotte à proximité de mon pavillon. Il traverse peut-être un chagrin d’amour. Ou son panty liner est peut-être détrempé, qu’en sais-je. Il ne possède pas la FPS requise pour comprendre ce qui lui arrive ou alors il n’est que très, très désagréable sans le savoir (une prochaine émission à Canal Vie). Alors il crie, sans connaître la suite du refrain de Jonathan Painchaud.

Je lâche aussi prise devant la petite caissière qui égraine ses rouleaux de change avec la passion du Christ quand c’est mon tour de payer ma soucisse. J’arrive même à me pâmer d’affection pour cet itinérant qui, vache couchée ou qui gambade, me blâme pour l’hypothermie, le désespoir pis la perte de son orteil c’t’hiver avant de me souhaiter une fantastique journée ou la mort.

Cependant.

J’ai beau puiser dans la fiole de sérénité qui traîne dans le fond de ma bourse, je n’arrive pas, JE NE SAISIS PAS l’ardeur du piéton carriériste. Vous savez, celui qui croque dans chaque pas, le déplacement foodie. Celui pour qui le contact de sa semelle de Teva avec l’asphalte semble être chaque fois fascinante découverte, une puissante expérience sensorielle qui ne doit pas prendre fin, comme un beau voyage en Gaspésie où les clams étaient tendres tendres tendres.

Cette personne qui ne va NULLE PART.

Je n’ai pas la prétention d’avoir la destination plus importante que mon prochain; ton Perrette vaut certes le mien.

Je serai cependant toujours fascinée par ces gens qui se meuvent lentement. Vous savez, qui marchent-farniente. Tout dou-ce-ment. De braves citoyens qui, bien entendu, étaient partis au dep lors de cette étonnante conférence où il fut établi que marcher en plein milieu du trottoir en se dandinant le porte-crotte dans un puissant mouvement de balancier qui culmine aux cinq secondes, ça entrait dans la catégorie des irritants.

Ces gens impossibles à dépasser, habiles chorégraphes qui détecteront toujours « l’intention du gars de derrière » pour se mouvoir avec une lenteur cétacée et annuler toute possibilité de saine cohabitation de trottoir.

Mais ce que je préfère par-dessus tout (c’est l’été, c’est péché), c’est lorsque le marcheur-cueilleur traverse la rue; t’es mieux d’avoir à portée de main ta chaise des feux d’artifices, parce que ça risque d’être longuet. Nul téléphone intelligent, nulle Comtesse de Ségur ne lui aspire pourtant le regard. La seule tâche qui consiste à avancer occupe toute son attention.
ET IL N’AVANCE PAS.

Je viens parfois à penser que les vibrations terrestres sont l’unique source de sa translation de A à B, thank God les plaques tectoniques. Y’aura beau y avoir douze cent chars, une femme dilatée à 7 et un labradoodle ardent, il ne se pressera pas. Nunca jamais.

Mieux; au son du klaxon ou d’un appel courtois à augmenter la cadence du jambonneau, le marcheur-cueilleur réagit toujours très, très mal. Dans le meilleur des cas, il ralentit. Et dans ses crottes, sa réaction la plus commune, une réaction qui sollicitera tous ses sens et son énergie pour les semaines à venir, il s’arrête. IL S’ARRÊTE. Au milieu des lignes jaunes. Il s’arrête pour soulever son petit bras au repos, majeur brandi, carré rouge et turgescent. Il est en colère. Et ne redémarre pas aisément marcheur-cueilleur en colère.

J’habite peut-être le mauvais coin de rue, mais des fuck you de fières gens qui refusent de reconnaître que se faire aller la Canadienne en passant sur la rouge assez longtemps pour que cerisiers fleurissent, mûrissent et garnissent un sundae, c’est pas une bonne idée, il s’en multiplie. ILS SONT PARTOUT.

Je te demande pas de défoncer le mur du son. Je te demande d’avancer. D’onduler vers quelque part.

Mais le marcheur-cueilleur mène peut-être une existence bien grise.
Peut-être erre-t-il dans les dédales du désarroi, suspendu au-dessus du bourbier de l’éternelle puanteur. Ou que le sac de Gadoua était vide, ce matin.

À ses gens, j’ai envie de parler d’amour.

De leur administrer une bonne mordillette de lobe.
De leur offrir un Tostito. Avec de la salsa médium.
De les entraîner dans une folle polka en plein trottoir.
De leur donner une tite tape sur les fesses.
De les immortaliser en fusain avec un gros diamant bleu dans le cou.
DE LEUR LIRE JEAN DE FLEURETTE POUR LEUR APPRENDRE CE QU’EST L’ESPOIR.

Je vous enjoins à faire de même. On va peut-être finir par se rendre quelque part.

La bise.

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