Carnets intimes de la députée : rêve (ou cauchemar) politique

Morceaux d'intimité de Catherine Dorion.

Samedi 27 avril 2019

Fait un rêve dans ma grasse matinée. Un truc politique complètement crackpot.

Dans un univers concentrationnaire. Des gens se font arrêter et emmener pour avoir conspiré contre le pouvoir. Il y a une conférence de presse organisée par l’armée pour montrer les fautifs à tout le monde et annoncer leur peine. Faire un exemple. J’y assiste et en sors dégoûtée. Je marche vite dans un couloir comme ceux du parlement, avec des escaliers partout. Ça déborde de monde.

Je croise Sol, nous marchons côte à côte. Je lui dis : « Il va falloir faire attention et être subtils avec nos projets, j’ai vu des gens se faire prendre qui faisaient des choses moins radicales que nous. » Une main ferme se pose sur mon épaule. Je me retourne. C’est une policière. Dans son autre main, une enregistreuse. Elle dit, de façon protocolaire et polie, « Mme Dorion, vous venez de vous vendre, je vous arrête. » J’essaie de me justifier, mais je ne résiste pas à ses gestes quand elle me menotte. Tout le monde me regarde. Une humiliation chaude et vive remplit mon corps. Sol a les yeux fixés avec effroi sur la policière, qui lui fait signe qu’il peut partir. Il s’empare du sac orange qui est à mes pieds et qui contient des documents politiques – ainsi que le toutou préféré de l’une de mes filles. Il déguerpit vers l’un des escaliers. Je crie « SOL! SOL! » pour qu’il me donne le petit toutou de Luce, histoire d’avoir un objet affectif avec moi en captivité. Mais Sol ne se retourne pas. Je lis sur son visage un mélange de peur blanche et de colère grave : le prochain, ça sera lui.

Souvent je rêve que je suis en prison. La plupart du temps, je comprends ce que j’ai fait qui a choqué l’autorité ou les gens, mais je ne comprends pas pourquoi c’est « mal ».

On m’emmène sur une rampe au bord de l’eau. On attend un bateau vers « les colonies » (ça vient de La servante écarlate ça…). Je pleure, je me justifie – ce n’est pas ce qu’ils croient! Ceux qui me « gardent » ne me répondent pas. Leur visage est doux et rempli de pitié pour moi, mais reste inaccessible et complètement fermé à toute possible tentative de conviction que je pourrais faire. Ils en ont vu des pires que moi. J’aperçois de l’autre côté d’une clôture des gens satisfaits de mon arrestation (des adversaires politiques de l’assemblée! Pouahaha). Quand ils se rendent compte que je les ai vus, ils me disent avec une supériorité empathique : « Tu verras, dans les choix de punition que tu auras, il y a des choses vraiment pas si mal. Tu vas t’habituer et peut-être même t’y plaire. » Parmi eux il y a aussi ma mère, elle me critique un peu, ne comprend pas pourquoi je me suis mise dans cette situation-là, il n’y a que sa peur qui parle. Je lui dis « maman maman je n’aurais pas pu faire autrement arrête arrête » et on pleure.

Je me réveille en souriant – ce rêve est récurrent. Toute ma vie, de temps à autre, j’ai fait ces rêves de sédition et d’arrestation. Ce n’est jamais exactement le même. Parfois il y a la population qui a lu dans le journal que j’étais le diable et qui me jette de la haine tandis que je marche vers mon exécution. Une fois j’étais sur un char de bois qui faisait le tour de Québec pour que les badauds me voient avant que je ne sois cloîtrée pour toujours dans une cave. Souvent je rêve que je suis en prison. La plupart du temps, je comprends ce que j’ai fait qui a choqué l’autorité ou les gens, mais je ne comprends pas pourquoi c’est « mal ». Je me suis longtemps demandé ce que ça pouvait signifier. Pourquoi je rêve à ça? C’est quand même fucké.

Peut-être portons-nous en nous la peur d’être anéanties si nous existons trop fort.

Je suis tombée récemment sur un blogue qui parlait d’un essai de Mona Chollet, Sorcières, la puissance invaincue des femmes, un truc qui paraît-il cartonne en librairie en France. Selon l’auteure, comme les sorcières d’autrefois, les femmes fortes/indépendantes se font encore rentrer dedans aujourd’hui, même si elles évitent le bûcher (ouf!). Il y a encore comme un restant. L’auteure du blogue disait : peut-être traîne-je encore avec moi cette peur d’être forte parce que pendant des siècles les femmes effrontées ont été punies par la haine et la violence. Intéressant. Dans les rêves remontent les peurs. Qui sait? Ces rêves me viennent peut-être de peurs anciennes qui se sont transmises comme une petite traînée noire de mère en fille depuis des lustres. Peut-être portons-nous en nous la peur d’être anéanties si nous existons trop fort.

Surtout les femmes indépendantes et effrontées.

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