Carnets intimes de la députée : L’amour, la haine et le soulèvement

Morceaux d'intimité de Catherine Dorion.

Le dimanche 26 mai

Un camion 1-800-GOT-JUNK roule sur du Parvis. Le jeune chauffeur ouvre la fenêtre : « Lâche pas Catherine! ». Sur St-Joseph, un vieux monsieur à la face expressive me dit que j’ai un front de boeuf, que ça fait du bien. Une femme dans la cinquantaine : « Reste comme t’es. Garde ton pouvoir. »

Puis, le vent vire. Une madame m’enligne avec agressivité : « Bon, vous êtes bien habillée, là! Pas comme quand vous salissez l’image de l’Assemblée nationale! » Je me regarde. Jeans et t-shirt. Je plante mes yeux dans ceux de la dame, je laisse leur froideur dure me rentrer dedans. Ça shake derrière le sternum, mais doucement. J’explique avec le plus de sincérité possible que je ne sens pas de respect de sa part, et que… qu’est-ce qu’on fait à partir de là. Elle descend de sa posture. Elle me dit un « Bonne journée » sec. Mais l’agressivité a fondu.

C’est toujours ça de gagné.

Soupir. Tous ces commentateurs de droite qui me rentrent dedans avec leurs gros micros. Mais à quoi je m’attendais? Avais-je oublié que c’était une lutte? Je tape sur la ruche. Je me fais piquer. D’autres m’envoient leur force à grands coups d’amour anonyme. Ça me rentre dedans tout autant, chaque fois. Ça me tricote une armure qui me sert chaque fois qu’on s’attèle à ruiner ma confiance. Je ne suis pas seule.

Le plus douloureux, ce n’est pas la machine de guerre médiatique de droite. Ni les rares personnes qui m’envoient sur la rue leur version de l’opinion de quelque chroniqueur-poubelle. Le plus douloureux, ce sont ceux de « mon bord » qui me demandent, après avoir constaté les angles d’attaque de l’adversaire, pourquoi je prête ainsi le flanc en ne soignant pas mon langage, mon apparence, mon style – ma manière d’être. Si je me « lissais », mon message passerait mieux. Ils n’ont pas tort.

On sait tous que notre façon de vivre n’est pas viable, mais on continue d’accomplir en accéléré les gestes du quotidien comme si ce qui était le plus fondamental au monde était encore et toujours de produire et de dépenser au mépris de notre bien-être et de notre territoire.

Sauf que « mon message » est déjà bien en masse dans l’espace public. Des experts le font passer, leur message sur l’urgence de cesser toute exploitation des énergies fossiles. Des infirmières nous répètent la même chose essentielle depuis des années. Des chercheurs. Des organismes sur le terrain. C’est vrai que je pourrais me contenter d’ajouter ma voix. Sauf que, merde, j’ai de plus grandes ambitions. Je veux que ça tremble. Je trouve, comme Falardeau, que le monde dort au gaz – moi y compris, la plupart du temps, pognée sur mon téléphone ou dans mon agenda jammé et anxiogène. On sait tous que notre façon de vivre n’est pas viable, mais on continue d’accomplir en accéléré les gestes du quotidien comme si ce qui était le plus fondamental au monde était encore et toujours de produire et de dépenser au mépris de notre bien-être et de notre territoire.

Anyway, me transformer n’arrêterait pas leurs railleries. Je me souviens de l’école. Tous ces aménagements à moi-même que j’ai faits pour qu’on cesse de m’intimider. On ne cessait pas de m’intimider. Peu importe les lissages auxquels nous soumettrons les messagers, le message ne passera pas davantage, parce que l’argent n’est pas de notre bord et que c’est l’argent qui domine. Alors il y aura encore des attaques et des claques et de la saleté. Il faut s’y faire et développer notre aise à évoluer là-dedans. Il ne s’agit plus de répéter le message. Il s’agit de créer les conditions pour une véritable lutte populaire, avec toutes les passions et toutes les aspérités et tous les gestes de rupture qui la serviront. Ça ne pourra pas être lisse et poli. Des gens n’aiment pas notre branle-bas de combat? Qu’est-ce que ça peut nous foutre? Notre mouvement grandit et il n’est pas là pour jouer les enfants sages, du tout du tout.

Je veux que soyons de plus en plus nombreux à faire exploser au dehors ce que nous désirons au dedans, à dire aux curés du cash qui nous gouvernent que c’est terminé, que leurs prêches n’auront plus d’effet sur nous, que nous allons péter les murs des petites boîtes dans lesquelles ils ont tout classé et tout enfermé au mépris de la vie même : le territoire, le temps, l’enfance, la création, le travail, l’amour.

Je ne veux pas arrêter de dépasser. Je veux que nous soyons des centaines de milliers à dépasser. Dépasser nos maîtres, voir leurs yeux éberlués qui se demandent ce que nous foutons là si nombreux et si puissants, où est-ce que leur plan a foiré.

Je veux que nous soyons des centaines de milliers à dépasser. Dépasser nos maîtres, voir leurs yeux éberlués qui se demandent ce que nous foutons là si nombreux et si puissants, où est-ce que leur plan a foiré.

Je suis du côté de la communauté et du territoire, en posture de défense et, au besoin, d’attaque. Pas en posture de quémander encore une écoute des puissants. Il n’y a pas d’écoute. C’est dans notre face, devant nos yeux, ignorant nos appels au bon sens, qu’ils détruisent tout ce qui fait de notre vie quelque chose de valable et de beau.

J’ai beaucoup plus d’ambition pour nous que de « faire passer notre message ». Il ne s’agit plus de ça. Il s’agit de nous soulever.

Et si ce n’est pas précisément là-dessus que je travaille, eh bien, je ne veux pas faire de politique.

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